12. Oct 2015

TEXT VON

Estelle Lucien

FOTOGRAFIEN VON

Cyril Porchet

Alexandre Lanz rencontre Cyril Porchet

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Alexandre Lanz rencontre Cyril Porchet

Avant de partir à New York en janvier 2016, le photographe lausannois revient sur son parcours vertigineux. Frisson garanti.

Sensation forte en altitude. En 2013, je découvrais le travail de Cyril Porchet dans le cadre du festival de photo contemporaine Alt. +1000 à Rossinière. Face à son impressionnant triptyque de plafonds d’églises baroques, l’idée reçue selon laquelle l’art ne s’adresse qu’à une poignée d’initiés légitimes de «comprendre» volait en éclats. Cet été, quelques jours avant notre rendez-vous, quand j’évoque le selfie pour les besoins de l’article, il me répond: «J’irai chez le coiffeur!» Et il l’a fait. Il est comme ça, Cyril Porchet, sincère et entier. Il n’est pas de ceux qui se livrent en pâture. Au contraire. Le regard félin, la démarche paisible, il fonctionne à l’instinct. Qui jusqu’ici lui a réservé de belles surprises. Doué pour les branches artistiques, il rafle son premier prix d’art au gymnase. Il se voit alors devenir caméraman. Son bac en poche, il part six mois en Afrique où il commence à faire de la photo. Un peu, beaucoup. Assez pour se constituer le dossier qui lui permettra d’entrer à l’ECAL. Rapidement, il réalise que la discipline est souvent un peu dénigrée. «Il existe un réel clivage entre l’art et la photo, observe-t-il. Après le phénomène de l’école de Düsseldorf et les superstars Andreas Gursky et Thomas Ruff, c’est un peu retombé. Pour moi, c’est un outil de communication avant tout. Artistiquement, j’aime l’idée de montrer ce qui reste invisible à l’œil nu.»

Perte des repères

«Je n’ai pas de plan, une chose m’amène à l’autre», avoue-t-il. Diplômé de l’ECAL en 2010, son travail parle pour lui. Dans ses séries, tout se recoupe. De l’écrasante grandeur et décadence de ses églises baroques à la hauteur au-dessus des mouvements de ses foules chaotiques et sensuelles, il entraîne le public dans des montagnes russes, où le trompe-l’œil n’est pas forcément là où on l’attend. Mise en perspective du flou avec la netteté, fondu d’architecture et de fresques… Il aime les sujets grandioses. L’œuvre du photographe de 31 ans, aussi jeune soit-elle, constitue déjà un fil rouge qui n’a pas tardé à faire mouche. Tout d’abord auprès du galeriste américain Larry Gagosian – son tout premier client – et accessoirement un des marchands d’art contemporain les plus influents du monde.

«Je n’ai pas fait la série des églises parce que je les trouvais belles.»

La mode le drague

«Je ne m’interdis pas que mes images soient belles, ou en tout cas considérées comme telles. Mes choix font sens par rapport à mon propos. Par contre, je ne laisserais pas celles vendues en galerie être utilisées à des fins publicitaires ou décoratives.» Son éthique est sa règle d’or. Aussi, quand le milieu de la mode – qu’il apprécie beaucoup – drague son travail, il ne fléchit pas: «En 2010, Givenchy m’a demandé l’autorisation d’utiliser mes images d’églises pour ses vitrines après les avoir vues dans Wallpaper.» Il décline l’offre, évitant ainsi à son art de basculer dans le statut purement décoratif.

Quand la marque australienne Ksubi reproduit sans son autorisation une de ses images en imprimé, il affirme son désaccord dans le cadre d’une exposition sur la thématique des droits d’auteur et de l’indépendance que prend une image malgré la volonté de son auteur. Une photo trop esthétisante empêche-t-elle d’aller dans le fond du propos? Entre deux gorgées de café, il réfléchit avant de répondre: «Je n’ai pas fait la série des églises parce que je les trouvais belles, j’étais plutôt réticent avant de me laisser séduire. Ces images parlent de l’architecture des pouvoirs, des dispositifs utilisés pour avoir un ascendant sur le corps et l’esprit. La redondance, l’opulence, le trop-plein, voilà mon propos. Elles sont aussi spectaculaires que repoussantes. J’ai vu des gens s’énerver dans des expos, peut-être à cause du paradoxe des églises recouvertes d’or qui revendiquent la charité? Je n’ai pas la réponse.» On ressent chez lui l’exigence du perfectionnisme. «C’était intéressant de prendre une architecture du passé pour parler du présent. Pour me détacher de la rhétorique religieuse, j’ai embrayé sur les assemblées générales: une architecture du présent au service d’un pouvoir contemporain, avec tous ces sièges alignés comme une légion romaine et un énorme écran. Une série beaucoup plus protestante, sourit-il, reprenant les codes d’un palais totalitaire.»

Foule sensuelle

Il enchaîne: «Dans un monde qui tend à la globalisation, je trouvais intéressant de photographier des rassemblements folkloriques et traditionnels. J’ai sélectionné ces foules en fonction de leur dynamique, de leurs couleurs qui ramènent à l’idée du clan, du groupe et du pouvoir.» Pour cette série, il se rend au carnaval de Dunkerque, où le maire lance des harengs dans la foule que tout le monde essaie d’attraper. «Pour la première fois, on voyait des gens dans mes photos, jusqu’ici représentés par des angelots ou les sièges vides d’une assemblée. Noyés dans une multitude, j’ai eu envie ensuite d’isoler les personnages. Ce qui m’a amené aux reines des carnavals dans leurs costumes ultra-opulents. La femme quasi dénudée disparaît paradoxalement au milieu de toutes ces arabesques. On y retrouve la même fausse richesse et le même aplat que dans les églises.» La boucle est bouclée. En tout cas la première.

Ayant gagné pour la troisième fois le Prix fédéral du design en 2015 grâce à ses foules, il s’envolera pour New York en janvier 2016. «J’aurai la chance d’avoir un atelier pendant six mois. Je collectionne beaucoup d’images, en continuité de cette idée de foule, de mouvement, de fête. Je vais saisir l’occasion d’aller voir des expos, des concerts. J’espère rencontrer beaucoup de gens, des galeristes.» C’est certain, à travers son objectif, New York saura révéler quelques-unes de ces facettes invisibles à l’œil nu. 

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