18. Oct 2016

TEXT VON

Estelle Lucien

FOTOGRAFIEN VON

Michel Meier

Amor fati (III)

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Le poète Flynn Maria Bergmann casse ses habitudes avec Amor Fati, un récit romanesque à suivre chaque mois dans Bolero et à entendre ici par la voix de son auteur. Episode III.

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— Hein? Quoi?

— T’es beau Blade, tu sais.

– Stella, c’est toi? T’es revenue?

– Chut! Regarde-moi dans les yeux. J’ai envie que tu me manges avec les yeux, que tu me déshabilles comme si tes cils étaient des mains recouvertes de suie et de cristal.

– T’as pas le droit de faire ça. Je te déteste! Putain! Putain de merde, Stella! Serre-moi fort, ou laisse-moi crever dans mon coin.

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Tu regardes autour de toi. Personne. Tu regardes autour de toi une seconde fois. Rien. Pas de visages, pas de corps, pas de cadavres, pas des vrais en tout cas. Juste les objets habituels qui peuplent ta loge. Ton rassurant capharnaüm que tu construis et déconstruis sans même plus t’en apercevoir. Bouteilles de jus de myrtille à moitié bues. Chaussettes sales et slips un peu moins sales jouant à cache-cache. Piles de magazines sur lesquelles sont posés les verres que tu utilises comme cendriers. T-shirt tapis, T-shirt rideau, T-shirt nappe, T-shirt abat-jour. Ramassis de photos faisant des allers-retours entre une boîte en métal cabossée et les bords de ton grand miroir. Paquets de chips géants en orbite, livres de science-fiction aux taches douteuses, cartouches de cigarettes empilées en Mikado. Pourtant tu as bien entendu des voix. La tienne et celle d’une femme. Une femme qui a été toute ta vie, et même plus. Mais ça, c’est pas le moment d’en parler. C’est jamais le mo…

– Blade, tu fous quoi? Dans trois minutes c’est à toi!

– Blade, tu fous quoi? Dans deux minutes c’est à toi!

– Blade, tu fous quoi? Dans une minute c’est à toi!

– Blade, tu fous quoi? C’est à toi!

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Tu t’agenouilles. Déposes ton chapeau de cow-boy sur le carton de la pizza que tu as mangée hier soir. Penches ta tête en avant. Au fond, tout au fond de la malle. La voix de Stella ne peut provenir que de là. Son corps et son esprit aussi. Et si une voix avait le pouvoir de contenir tout l’univers? De rapetisser le monde afin qu’il coïncide avec la taille de nos souvenirs tout en l’amplifiant pour qu’il égale l’immensité de nos désirs? A l’intérieur de la malle, il fait grand beau. Soleil rouge, vent sensuel, lac rose, roche chaude. L’endroit où tout a commencé. Pur, sauvage, primitif. Nuées d’oiseaux qui font des ronds au-dessus d’une eau millénaire, ponctuation majestueuse de vos souffles entrelacés à la fureur de vos corps piétinant les arbustes autour de vous. Tresse blonde haut perchée sur le crâne. Fossiles d’épines qui malaxent vos reins. Tambours laiteux, poires sucrées, quintessence de la volupté entre lesquelles se balance un médaillon ovale. Fesses musclées, cuisses mordorées, acrobaties arrogantes, temps suspendu. Barbe râpeuse, barque déversant râles et morsures, vestiges de prières saccagées par vos rires. Mains qui s’agrippent, cous étranglés, doigts qui se griffent, taches de rousseur éclatées, et toujours cette même voix, la voix de ta femme qui bombe le torse, galope, s’arc-boute, se tord, se tire-bouchonne, flambe, s’envole vers la jouissance.

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– Blade, tu fous quoi? Fais-moi un enfant.