18. Sep 2016

TEXT VON

Estelle Lucien

FOTOGRAFIEN VON

Michel Meier

Amor fati (II)

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Le poète Flynn Maria Bergmann casse ses habitudes avec Amor Fati, un récit romanesque à suivre chaque mois dans Bolero et à entendre ici par la voix de son auteur. Episode II.

7

Alors que tu ouvres la malle tu entends les tigres rugir. Tu sors tes affaires les unes après les autres. Toujours dans le même ordre. Lentement, méthodiquement, comme un chirurgien ou un prêtre avant d’officier. Ce n’est pas que tu croies en la science, ou en une quelconque divinité. Si seulement. C’est juste qu’au fil des années, tes mouvements se sont simplifiés, aiguisés, te permettant de ralentir le temps afin qu’il corresponde au rythme interne qu’il te faut pour te métamorphoser en Blade. Ne penser à rien d’autre qu’à ton numéro. N’être qu’une machine. Une constellation de gestes méticuleux qui ordonne le vide, ta concentration s’intensifiant jusqu’à ce que tu sois littéralement possédé.

8

Mais ce soir ton petit rituel ne fonctionne pas aussi bien que d’habitude. Tu penses à la mort. Non pas comme à une possibilité ou à un paysage abstrait. Le souvenir d’un avenir qui se refuse à toi, malgré ton insistance. Ce soir, la mort n’est pas devant toi, ou autour de toi. Elle est bien plus qu’un mot, que tous les mots de toutes les langues de la terre mis bout à bout. Elle grogne à l’intérieur de tes veines. Elle ronge l’extrémité de tes phalanges. Tu hésites un instant à soulever la malle au-dessus de ta tête et à la fracasser par terre en vociférant comme une bête. Mais tu ne saurais pas quoi hurler, et contre qui, alors tu commences à t’habiller. Piano. Pianissimo. Fantôme en quête d’une peau de chagrin.

9

D’abord ton jeans. Tu commences toujours avec ça. C’est le plus compliqué. Cela t’oblige à te concentrer sur  comment mes jambes vont-elles rentrer là-dedans, et rien d’autre. Il est tellement moulant ton jeans zébré de paillettes que tu es obligé de te tortiller dans tous les sens. Jusqu’au genoux tu t’en sors, mais après tu dois te coucher. Tu as l’impression d’être une femme tirant sur ses bas afin de faire remonter les plis jusque tout en haut. Enfin. Presque. Oui. Là. C’est OK. Maintenant ta chemise. Ce n’est pas une chemise, c’est un spectacle en soi. Lorsque tu glisses tes bras à l’intérieur des manches, les interminables franges dorées se balancent telles des flammes, et lorsque tu boutonnes les deux pans ensemble, les flamants roses brodés sur tes côtes se rapprochent jusqu’à former un cœur. Un cœur bouclier au-dessus du premier. Tout ça ne serait rien sans cette couleur pistache, kitsch et acidulée, transformant ton torse en une jungle musicale. Il ne te manque plus que ton couvre-chef, ton ceinturon, tes bottes, ton fidèle ceinturon, tes éperons, ton fidèle ceinturon customisé. Tu poses sur ta tête ton chapeau de cow-boy en peau de bison blanc. Glisses trois plumes de corbeau à l’intérieur du ruban en cuir qui le cercle. Tires sur les bords pour qu’il s’enfonce davantage. Le remontes légèrement. Là. C’est parfait. Vissé à ton front, il dessine une ligne d’horizon qui te rassure, mais surtout qui canalise ton regard exactement là où il faut. Huitsch ! Fait le fouet. Huitsch ! Huitsch ! Droit devant.

10

– Blade, tu fous quoi ? Dans cinq minutes c’est à toi !