25. Nov 2016

TEXT VON

Estelle Lucien

FOTOGRAFIEN VON

Michel Meier

Amor fati (IV)

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Le poète Flynn Maria Bergmann casse ses habitudes avec Amor Fati, un récit romanesque à suivre chaque mois dans Bolero et à entendre ici par la voix de son auteur. Episode IV.

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Au centre de  la piste il fait chaud. Tellement chaud que pendant un instant tu penses que ta chemise verte est une glace géante fondant tout autour de ton torse. Tu baisses les yeux et, ne voyant pas d’éclaboussures pistache sur ton jean zébré de paillettes d’or, comprends que c’est ta transpiration qui trempe tes habits et détrempe ton esprit. Tu es surexcité. Les gouttes qui ruissellent sous tes aisselles et le long de tes flancs aussi. Avec le pouce de ta main gauche, tu soulèves le bord de ton chapeau. Tous les projecteurs sont braqués sur toi. Soleils rouges, souvenirs de sexe, deux scorpions explorant les délices de la torture. Soleils orange, pleurs de femmes, ta mère en particulier. Soleils violets, envies perverses d’être crucifié à l’extrémité d’un meurtre. Soleils blancs, cris d’adolescents aussi troublants que des anges orphelins de Dieu.

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Sous tes pieds, le sol colle à tes bottes. Tu ne sais pas où aller. Ni quoi faire. Ni comment sourire. Et d’ailleurs pourquoi ferais-tu tout ça? Pendant une seconde, tu imagines que les éperons accrochés à tes talons sont des gouvernails et que tu fends la sciure à la conquête du public. Amiral d’un navire à qui rien ne résiste. La seconde d’après, Stella te gifle de nouveau la cervelle, votre histoire d’amour un souvenir si lointain et si proche à la fois, une faille si profonde, pleine de sentiments multiples, confus, contradictoires, que tout ton corps se met à trembler comme s’il était une vulgaire feuille de papier de soie que quelqu’un déchirerait. Revenir à toi, oublier Stella. Revenir vers le public, oublier Blade. Juste les gens, l’instant présent, les couteaux. Tu répètes à haute voix.

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T’es le meilleur, tu peux le faire! T’es le meilleur, tu peux le faire! T’es le meilleur…

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Au centre de la piste il fait un peu moins chaud. Perception subjective, objectivement ce qu’il te faut. La foule hurle, rangée après rangée, cercle après cercle, auréoles d’une clameur qui ne désire que toi. Soleils sonores qui viennent découper les ronds de couleurs s’entrecroisant au sol. Cela te flatte, te calme, t’excite, t’effraie, t’étourdit. Toi aussi, tu n’es là que pour eux. Toi aussi tu ne désires qu’une chose, poignarder la voracité de leurs regards afin d’être encore plus libre, c’est-à-dire plus seul, plus beau dans ta nudité.

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Je veux être ce que vous ne parvenez pas à me donner. Je veux être ce que vous ne parvenez pas à me donner. Je veux être…

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Chaque personne assise dans ce cirque
aimerait être à ta place. Chaque vieillard aimerait échanger sa canne et son dentier contre ton corps. Chaque femme aimerait mélanger son souffle à l’ombre de tes gestes. Chaque enfant aimerait s’appeler Blade et savoir lancer des couteaux plus vite que des balles de revolver. D’habitude tu joues avec le public, fais semblant de vouloir courir, t’arrêtes, repars, scrutes autour de toi, te déhanches, te retournes, zigzagues, te baisses, reviens sur tes pas, sautes en l’air, ouvres la bouche comme si tu allais dire quelque chose, marches droit devant, fermes la bouche, changes de rythme, reviens sur tes pas, mets une main à ton ceinturon, poses la deuxième sur l’autre hanche, plies les genoux, pour finalement t’immobiliser. C’est à ce moment précis que la musique se déclenche et que les projecteurs virent au bleu.