29. May 2017

TEXT VON

Estelle Lucien

FOTOGRAFIEN VON

Michel Meier

Amor Fati IX

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Le poète Flynn Maria Bergmann casse ses habitudes avec Amor Fati, un récit romanesque à suivre chaque mois dans Bolero et à entendre ici par la voix de son auteur. Episode IX

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Salut! Surtout n’ouvre pas la bouche, ça gâcherait tout. T’es qui? Dieu le Père qui fait joujou avec la vie des gens. En tout cas, t’es pas passé loin de faire un miracle, du genre transformer mon petit cul en bouillie de vin rouge. Je savais pas que Dieu le Père aimait le pinard et les adolescentes en fleur. En fait, ça m’étonne pas. Si j’étais Dieu, je préférerais boire des coups que de regarder mon fils crever sur une croix pour des milliards de gens qui n’en ont rien à cirer. Alors dégommer des bouteilles tout en matant de jolies filles, moi je dis oui, et je comprends si t’as décrété que ça s’appelle le paradis. Eh, tu m’écoutes? Je t’emmerde ou t’attends juste que je me foute en bikini pour t’apporter un cocktail en me déhanchant comme une vahiné? Tu trouves pas bandant que t’aies failli m’empaler? Au petit matin. Sur le bord d’une route. Assis dans ta voiture. Sans lever le petit doigt. Ton petit doigt ou ton pot d’échappement? C’est qui la gonzesse? Mon corps sous ton pare-chocs, Château Stella La Blonde, Cuvée Spéciale Tut Tut Presque Dans Le Décor, un grand cru aux parfums de narcisse, toi, de chatte d’adolescente intrépide, moi, de sous-bois sombres, toi, d’amandes grillées et de pamplemousse rose, moi, de pneus à la réglisse qui crissent comme des sangliers sauvages dégringolant d’une falaise, toi. Tu kiffes de jouer aux durs, de prétendre être le king des cascadeurs? T’as le permis? T’es en cavale? T’as envie de mourir? En fait je m’en fous. Ça m’excite d’avoir peur, de rien comprendre, de risquer ma vie en allant faire des courses. Là maintenant, tu peux ouvrir la bouche. Encore un peu s’il te plaît. Je sais, t’es pas un cheval même si t’en as sous le capot, mais j’ai envie de voir tes dents. Dire quelque chose, évidemment que tu peux. Je sais pas. N’importe quoi. Ce qui te passe par la tête. Je m’en contrebalance. En bagnole tu fonces, mais avec les filles tu m’as l’air légèrement à la traîne, non? Normal tu me diras, t’es Dieu le Père, pas Lucifer. Vas-y, roule-moi une pelle. Enroule ta langue autour de la mienne comme si c’était le tapis rouge de la nuit des Oscars. Je déconne. Mais pas vraiment. Je m’appelle Stella. Je bosse dans le cirque à l’entrée de la ville. Tu m’emmènes?

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– Hein?

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C’est tout ce que t’as à me dire? Je te demande parce que c’est peut-être le moment que tu réfléchisses à l’histoire que t’as envie de raconter. Tu sais, t’es pas tout seul. Ça fait des pages que tu racontes en long et en large ta situation familiale. Monsieur boit, trompe et cogne Madame. Madame chiale et fume parce que c’est plus facile d’avaler du goudron saupoudré de polonium et d’arsenic que d’engueuler son connard de mari et faire ses valises. Et au milieu de ce méli-mélo, de ce huis clos d’une banalité affligeante, il y a toi, Blade, le futur grand amour de ma vie qui tourne en rond dans sa tête. Tu sais, Love, t’as pas besoin d’écrire une histoire triste à faire chialer les morts pour capter mon attention et conquérir mon cœur. Putain mec, t’es un lanceur de couteaux, même si tu le sais pas encore, alors arrête de nous faire chier avec tes bobos familiaux! Tu crois vraiment que les lecteurs ont envie d’écouter tes ruminations encore longtemps? Je te l’accorde, la scène du fauteuil transformé en jonquille liquide nous a tous fait rire, en tout cas moi, mais là je crois que c’est le moment de partir ailleurs, d’ouvrir une brèche, de brûler tes fringues, de t’éclater. Bordel on n’a même pas 20 ans. J’ai envie d’aventures, d’amour, d’obstacles à surmonter à deux, de folie, de rebondissements. C’est ça que les gens veulent lire.