26. Dec 2016

TEXT VON

Estelle Lucien

FOTOGRAFIEN VON

Michel Meier

Amor fati (V)

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Le poète Flynn Maria Bergmann casse ses habitudes avec Amor Fati, un récit romanesque à suivre chaque mois dans Bolero et à entendre ici par la voix de son auteur. Episode V.

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Elle vient te rejoindre au cœur d’un bleu électrique aux épaules lilas. A la croisée du mystère et de la lumière, des notes de musique s’élèvent vers la nuit, hirondelles sculptant l’espace comme si chaque centimètre cube pouvait se transformer en une minuscule maison. Chacune de ces maisons un réceptacle destiné à une personne dans le public. Tantôt cave, tantôt grenier, tantôt vestibule, ces espaces accueillent mais surtout prolongent l’émerveillement des visages rassemblés sous le chapiteau. Elle se tient devant toi au cœur d’un bleu roi aux hanches turquoise. Ce n’est pas Stella, même si elle est très belle et qu’elle t’assiste dans ton numéro impeccablement. Ce n’est pas Stella, même si elle portait une perruque blonde avec une frange et qu’un médaillon ovale pendait entre ses seins, larme noire renfermant un secret qui saigne à la manière d’une tragédie shakespearienne. Ce n’est pas Stella, qui pourrait l’être ?

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Les garçons de piste terminent d’installer le décor pour votre numéro, puis disparaissent au moment même où les violons tourbillonnent avec une telle vigueur que tu perds presque l’équilibre. Les notes de musique qui te faisaient penser à des hirondelles il y a encore quelques secondes, ritournelles éprises de liberté et d’architecture indigo, se sont métamorphosées en une chevelure de soie qui balaye ton torse nu. Tu as envie de pleurer, pas de tristesse mais de bonheur, ou plutôt un peu des deux à la fois. Putain ! C’est pas possible d’être assailli par tant de beauté, de ne pas savoir quoi en faire de toute cette putain de beauté ! Tes yeux se font humides mais tu n’arrives pas vraiment à pleurer. Tes yeux tombent au fond de ta gorge et c’est toute ta vie qui défile devant toi. Tu te mords les lèvres, un hoquet de sanglots parcourt ton corps comme si des chevaux sauvages galopaient depuis le jour de ta naissance jusqu’à cette nuit afin d’effacer toutes les saloperies et blessures qui t’ont façonné. Tu aimerais hurler à gorge déployée mais n’oses pas. Tu aimerais danser en écartant les bras, tourner sur toi-même tellement vite que tu deviendrais invisible. Tu aimerais t’envoler et planer aussi haut que ces violons vidant leurs tripes, lacérant l’espace sous la tente, trou noir, vertige d’une amplitude si phénoménale qu’il broie chaque parcelle de ton corps. Lorsque le piano surgit, tu lances ton premier couteau.

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Il se plante dans une des dix portes que les techniciens ont disposées autour de toi. Tu distingues la clameur du public, mais la musique résonne plus fort, beaucoup plus fort. Tu lances ton deuxième couteau au manche nacré, croc d’un monstre que tu abrites en toi depuis l’adolescence. Il se plante dans la deuxième porte. Tu vois ton père en train de frapper ta mère dans la cuisine. Tu saisis un troisième couteau dépassant du ceinturon qui enserre tes flancs et le propulses avec rage en direction de la troisième porte. Ta mère à genoux levant les bras pour se protéger des coups. Ton père ricanant, une bière à la main. Le public applaudit. Tu les maudis alors que les cymbales de la batterie commencent à gronder, ou est-ce le bruit d’une bouteille se fracassant en mille morceaux sur des catelles orange à côté de mégots de cigarettes et d’éclaboussures de sang ?