13. Mar 2017

TEXT VON

Bolero

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Michel Meier

Amor Fati VII

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Le poète Flynn Maria Bergmann casse ses habitudes avec Amor Fati, un récit romanesque à suivre chaque mois dans Bolero et à entendre ici par la voix de son auteur. Episode VII

 

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C’est beau une route la nuit. Depuis un moment tu ne croises presque plus personne, et pourtant tu ne t’es jamais senti aussi connecté au monde. Même la radio te fait du bien, c’est dire. Des gens y parlent d’Esquimaux, de la jeunesse qui se suicide plus qu’ailleurs, et même si tu ne comprends pas tout, car l’émission mélange des statistiques avec des mots savants tels que paupérisation ou déterminisme social, un sentiment de paix s’installe dans ton corps comme si du miel chaud voyageait dans tes veines.

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Au-dessus de toi, la lune danse au ralenti. Ou est-ce l’obscurité qui s’enroule autour de sa pâleur magnétique? Elle transperce les nuages, les torsade, les courtise, les élec- tri e. Ce spectacle dont tu as pourtant été témoin d’innombrables fois t’émerveille d’une autre façon ce soir. L’immensité du ciel s’est installée à l’intérieur de ton tho- rax. C’est étrange, mais surtout très agréable. La lune est un ange qui irradie ton cœur et ton cœur une route drapée de nuages aussi légers que le goût de la neige. Le reportage est interrompu par un morceau de musique. Du classique. Tu ouvres la fenêtre et glisses ton bras à l’extérieur. Haendel? Tes doigts, ton poignet, ton coude, ton épaule, eux aussi parfaitement reliés les uns aux autres, forment une vague qui ondule dans l’air froid et piquant. Haydn? Ils s’amusent à jongler avec la résistance de l’air et la vitesse. Tu ne sais pas. L’ani- mateur a parlé trop vite. Avec ton autre main, tu allumes une cigarette, tires des- sus tellement fort que tu as l’impression que tu inspires l’essence même de la nuit, de toutes les nuits, de tous les or- chestres, celui de la radio et les autres, des milliards d’étoiles qui scintillent dans le noir tels des enfants priant pour un monde sans parents.

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Tu dépasses un camion. Les voix évo- quant le Grand Nord de nouveau sur le siège passager. Tu mets le volume au maximum. Tu as envie d’être là-bas avec eux. Tu accélères. Le volant entre tes genoux. Le camion loin derrière dans ton rétroviseur. Tes deux mains occu- pées à te faire sentir vivant. Chacune à sa manière. La gauche un couteau brodant la crinière du vent. La droite une balançoire de fumée. La route entre les deux. Fidèle et irréprochable.

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Alors que le soleil commence à impri- mer sa délicate empreinte sur la cime des arbres qui bordent ta fuite, ce pou- droiement de lumière vibrant au même rythme que les battements de ton cœur, tes paupières se ferment par moments, entraînant ta tête dans leur chute, puis se rouvrent brutalement, les rares voitures ve- nant d’en face, des fantômes de couleur qui font zooooom lorsqu’elles te croisent. C’est un peu comme dans tes jeux vidéo. Tout semble si réel et irréel en même temps. Sauf que cette partie, il n’y en aura pas d’autre. Tu dois la gagner, coûte que coûte. Tu fais descendre les quatre vitres jusqu’en bas. Le bruit du vent s’engouffre dans l’habitacle se mélangeant aux crépitements de la radio.

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– Arrête tout de suite la voiture! C’est la mienne et puis t’as même pas le permis! Sale morveux, de toute façon les flics vont t’at- traper! Il n’y a pas qu’en Alaska que les hommes se soûlent pour oublier, pour ou- blier que les femmes les emprisonnent avec leur marmaille de conte de fées. Toi aussi tu boiras, toi aussi tu tromperas et tabasse- ras ta femme pour te venger, pour dire ce que tu n’arrives pas à lui dire avec des mots. Petit con! Tous les hommes se ressemblent, tu verras bien.