24. Apr 2017

TEXT VON

Estelle Lucien

FOTOGRAFIEN VON

Michel Meier

Amor Fati VIII

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Le poète Flynn Maria Bergmann casse ses habitudes avec Amor Fati, un récit romanesque à suivre chaque mois dans Bolero et à entendre ici par la voix de son auteur. Episode VIII

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Tu tapes du poing sur la radio. Tu es très loin de chez toi, et pourtant ton père parvient encore à te gueuler dans l’oreille comme s’il était assis à côté de toi, une bière entre les cuisses, des leçons de morale coincées entre ses dents jaunes et son haleine de sac poubelle, sa panse collée à sa chemise. Heureusement que ta mère ne chiale pas sur ses genoux. La route te regarde, la ligne au milieu du bitume, une fissure dans la glace s’écartant un peu plus à chaque seconde dans un fracas terrifiant. Assez! Assez! Ta banquise imaginaire prend l’eau. Le présent se noie sous le passé. Tu es exténué. Des ours polaires défoncés au pétrole dévorent ton père au milieu de bulles noires. Des femmes esquimaudes aux visages de louves te sucent telles des aurores boréales avalant la lune. Cauchemar d’une liberté qui te nargue.

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Tu cognes encore plus fort sur la radio, jusqu’au sang. Et puis, tu recommences. Tu te plais à imaginer que ce petit rectangle de plastique noir est la mâchoire de ton père. Vlam! Bam! Tiens, connard, ça, c’est pour maman! Vlam! Bam! Et là sans tes dents, tu fais moins le malin, hein! Pendant que tu essuies machinalement ton poing ensanglanté sur ton pantalon, tu
réalises que ce n’est ni une radio détruite ni des centaines de kilomètres qui seront capables d’atténuer le bourdonnement de ta fureur. Mais quoi alors? Pour le moment, tu ne sais pas. L’horizon te murmure quelque chose. Peut-être que si tu roulais pendant des semaines, la route accepterait enfin de se muer en un sarcophage d’asphalte au fond duquel tu pourrais enterrer tes parents, et puis après tu jetterais par-dessus, en vrac, ta colère, ta colère, et encore ta colère, en priant pour que tous ces sacs de ciment les bâillonnent une bonne fois pour toutes.

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Alors que tu penses encore à ça, et à d’autres trucs allant d’il faut absolument que je dorme à bientôt j’aurai plus de fric pour l’essence, tu plantes d’un seul coup sur les freins. La voiture tangue, danse, dérape, tandis que les pneus crissent frénétiquement, couvrant les vociférations gutturales qui s’échappent de ton gosier. Pendant ces quelques secondes durant lesquelles l’ensemble de la réalité semble t’échapper, si ce n’est la pression monstrueuse que tu exerces sur la pédale de frein entremêlée à la sensation extrême d’escorter ta vie vers la mort, des images liées à ton enfance transpercent ton corps, éclairs de rêves gorgés de la lumière des vacances et des visages de tes copains riant sur le grand arbre à côté de la maison. Lorsque la voiture s’immobilise, tu es lessivé. Tes jambes tremblent. Tes bras sont deux barres de fer soudées au volant. Ton cœur bat si fort que tu as peur de t’évanouir. Tu aimerais vomir, pleurer, crier, remercier le ciel d’être encore en vie, mais tout ça t’est inaccessible. Tu regardes devant toi. Complètement hagard. Tu regardes devant toi. Les yeux écarquillés. La seule chose que tu vois, c’est le haut de ton visage dans le rétroviseur et derrière, sur le côté droit de la route, une jeune fille portant quelque chose de volumineux sur l’épaule.

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Tu la vois marcher en direction de la voiture. Merde! Merde! Merde! Merde! Merde! Tu sens ta salive faire le yo-yo entre ta gorge et ton nez, des gouttes de transpiration ruisseler sous tes aisselles, tes genoux s’entrechoquer comme un dentier. Merde! Merde! Merde! Elle va t’engueuler, te tuer, foutre des coups de pied dans la portière, et puis après appeler les flics. T’es foutu.