13. Jul 2017

TEXT VON

Flynn Maria Bergmann

FOTOGRAFIEN VON

Michel Meier

Amor Fati XI

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Le poète Flynn Maria Bergmann casse ses habitudes avec Amor Fati, un récit romanesque à suivre chaque mois dans Bolero et à entendre ici par la voix de son auteur. Episode XI

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Blade, réveille-toi! Blade, réveille-toi! La foule sous le chapiteau gronde d’impatience de te voir lancer d’autres couteaux. Tous tes couteaux. Jusqu’au dernier. Surtout le dernier. Ils ont payé leur place pour rêver, pour avoir peur, pour échapper au quotidien, et toi tu restes là, immobile comme un pantin désarticulé. Blade, réveille-toi, bordel de merde!

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Tu regardes autour de toi. Pas de voiture, pas de radio, pas d’Esquimaux, pas d’arbres, pas d’accident, pas de Stella. Tu ne sais pas ce qui t’a fait sortir de ta torpeur, de ce rêve éveillé qui a duré l’éternité d’un souvenir. La clameur de la foule? L’éternité d’un souv… Les grimaces et gesticulations de ta nouvelle partenaire? L’éternité d’u… Une sorte de hoquet au fond de ta conscience, ce drôle d’endroit où toutes les temporalités se mélangent tels des nénuphars formant une grande tache blanche? L’éternit… Le ­poids de tes poignards autour de tes hanches ­refaisant surface à l’instant même où ton pied gauche butait contre un monticule de sciure? L’éter… Ta rage d’en finir? D’écrire ce soir le dernier chapitre d’une histoire qui n’a pas seulement été ce qu’elle a été, mais qui aurait pu être autre chose? L’é… Quelque chose d’indéfinissable, donc de terriblement flippant et beau.

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Tu attrapes le manche d’un couteau qui dépasse de ton ceinturon. Tu essaies de ne pas penser que ce ceinturon, vous l’aviez conçu avec Stella. Comme tout le reste d’ailleurs. La lame sous les lumières du chapiteau te fait penser à un croc de dragon. Bleu acier. Détruire le monde ou le sauver? Feu pourpre. Quel dragon es-tu devenu ­depuis l’accident? La puissance des projecteurs imbibe de sueur ta chemise vert pistache, ou est-ce ton imagination qui te joue des tours? L’accident! L’accident! Dire que les gens l’ont appelé comme ça. Peut-être devrais-tu te trancher l’oreille comme ce peintre que vous aviez étudié à l’école, ou pousser ce geste encore plus loin, prendre les six couteaux accrochés à tes flancs et les enfoncer dans ton ventre? Cela ferait un sacré bouquet de pivoines! Et un putain de final.

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La foule scande ton nom alors que ta partenaire danse à présent comme un derviche tourneur. Les arabesques que font ses bras dessinent les mots vas-y… vas-y!

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Vous aviez passé des nuits blanches à parler de votre futur numéro avec Stella, à imaginer mille costumes différents, mille accessoires possibles ou impossibles, donnant forcément votre préférence aux plus fous. Vous aviez griffonné des idées de décors, de façon si sauvage et passionnée que, le lendemain, vous ne parveniez plus à comprendre quel élément allait avec quel autre. Vous aviez pensé inclure des animaux, des oiseaux, des serpents, ou mieux, demander à quelqu’un du public d’effectuer un truc dangereux avec vous. Mais quoi exactement? Et puis vous vous étiez battus, entre bouteilles de bière tiède et baisers brûlants, pour déterminer quelle musique, quelle lumière. A quel moment? Le rythme, c’était la clé. Lent, rapide, tournoyant. Il faudrait varier autant que possible. Faire en sorte que le public soit toujours en retard, haletant, assommé par toutes ces syncopes de sons et de lu­mières. Sans cette ossature, votre spectacle serait bon mais pas inoubliable.