06. Jan 2018

TEXT VON

Estelle Lucien

Amor Fati XIV

  • Share

Le poète Flynn Maria Bergmann casse ses habitudes avec Amor Fati, un récit romanesque à suivre chaque mois dans Bolero et à entendre ici par la voix de son auteur. Episode XIV

Ton téléphone dans une main, ta queue dans l’autre, tu avais commencé à te masturber sur les parkings déserts bordant les supermarchés. Mourir de ne pas mourir. Jouir de te haïr. Tu n’avais rien trouvé de mieux. Ton numéro de cirque, ce n’était pas tes couteaux, mais ta bite. Ta bite immonde sans laquelle rien ne serait arrivé.

65

Tu dégaines ton avant-dernier couteau. L’œil de ta partenaire ou la neuvième porte? Tu ris intérieurement. Un rire blindé. Un petit cercueil. Un petit cercueil blindé. Tu as l’impression d’entendre au fond de tes entrailles une harpe dont les cordes sont arrachées les unes après les autres. Ta bouche a le goût d’un désespoir qui tremble. Tu mords ta langue très fort en espérant que la brûlure puisse t’absoudre. Que dalle.

66

Nuit après nuit, tu errais en voiture à travers les villes dans lesquelles les gens venaient vous voir. Voir quoi? Des animaux qui ressemblaient à des hommes et des hommes qui se voulaient sauvages. Une mascarade. Une otarie qui jongle. Et hop, un pizzaïolo! Un éléphant debout sur deux pattes. Et hop, un gymnaste! Une fillette qui se contorsionne. Et hop, un serpent! Un garçon qui vole dans les airs. Et hop, un aigle! Putain, tout ça était tellement pathé- tique. Dire que les gens payaient cher pour voir toutes ces débilités. Ils auraient mieux fait de rester chez eux. Au chaud, devant la télé. Et toi, que voyais-tu depuis que tes yeux étaient démesurément ouverts? Un fœtus qui meurt. Et hop.

67

Ton poignard se plante dans la porte. Ta partenaire tourne sur elle-même tout en dépliant ses bras vers le ciel. Lascivement. La foule est scotchée à ses gestes. Elle incline son buste en avant. Stratégiquement. Tout est calculé, chronométré. L’échancrure de son justaucorps, une gueule de tigre dévorant une forêt de bambous. Elle trotte en direction des premiers rangs. Ingénument. Ses hanches, des collines élastiques ondoyant à chaque pas. La musique se fait plus douce, les lumières suivent. Tu ricanes, entre amusement et dégoût. Le chapiteau est aussi silencieux qu’une église. Il suffit qu’une fille à moitié dévêtue prenne des poses suggestives pour que le public soit captivé. L’histoire du monde, se résume-t-elle à ça?

68

Assis derrière ton volant, tu priais pour que le ciel t’aspire dans son immensité, que les étoiles sucent ton cerveau telles des sangsues affamées de sang noir. Foutaises! La seule chose que tu faisais, c’était de te branler. Tu aimais ça parce que cela te faisait mal, parce que cette routine, ce rituel, profanaient la mémoire de Stella encore davantage que l’alcool. Tu roulais jusqu’à ce que tu trouves un parking glauque à la périphérie de la ville, garais ta voiture, enfilais des écouteurs dans tes oreilles, allumais ton téléphone. Et hop, des gonzesses par milliers! C’était compliqué de trouver la bonne fille. Il y avait toujours un détail qui gâchait tout. Elle suçait hyper bien mais sa tronche était vraiment trop moche. Elle avait un corps parfait mais bougeait à peine plus qu’une poupée gonflable. Alors tu finissais toujours par regarder les mêmes scènes. Les mêmes filles. Elles ne ressemblaient pas à proprement parler à Stella, mais toutes avaient un truc qui te renvoyait un fragment de sa personne. Gina c’était le galbe magistral de ses cuisses d’airain, Tracy sa façon de tendre les bras sur l’oreiller comme si elle plongeait dans l’eau, Riley l’éclat de ses yeux verts, lubriques et innocents à la fois, Lola un grain de beauté sur la fesse gauche qui semblait sourire lorsqu’elle s’accroupissait. Tu haïssais le Frankenstein pornographique que tu avais créé, sachant qu’une image, même kaléidoscopique, ne remplirait jamais les contours d’une absence.

69

Juste avant de jouir… Tu montais le volume de ton téléphone… Et essayais d’imaginer comment aurait été votre vie si…