19. Aug 2016

TEXT VON

Estelle Lucien

FOTOGRAFIEN VON

Michel Meier

Amor Fati (I)

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Le poète Flynn Maria Bergmann casse ses habitudes avec Amor Fati, un récit romanesque à suivre chaque mois dans Bolero et à entendre ici par la voix de son auteur. 

 

1

L’orage se prépare et toi aussi. Du moins tu fais semblant. Les variations de couleurs au-dessus du parking galopant au même rythme que les cendres qui tombent dans ton verre rempli d’eau. Vite, mais pas assez vite. Tu rentres à l’intérieur. Le spectacle va bientôt commencer. Tu aimerais que le ciel se transforme en dragons, que de gigantesques griffes de feu viennent embraser ta cervelle une bonne fois pour toutes, mais ce serait trop simple, ou pas assez équitable. C’est juste un orage, pas l’apocalypse. Surtout, cela t’empêcherait d’écrire une nouvelle histoire, une histoire avec des larmes. Des larmes aussi affûtées que tes lames de couteau. De petites gouttes de pluie, de vie, cherchant leur chemin sur tes joues aussi mal rasées que creuses.

2

Un papillon se pose sur la malle au fond de laquelle sont soigneusement rangés tes habits de lumière. Tu le contemples et te demandes si les papillons font aussi parfois semblant, ou n’y a-t-il que les hommes qui portent des masques?

3

La voix de Monsieur Loyal te sort de ta rêverie. C’est parti. Bon Dieu, combien de temps cela fait-il que tu regardes ce papillon? A-t-il seulement existé? Tu allumes une autre cigarette. Tes cigarettes, tu ne les fumes pas, tu les manges. Le goût du tabac, son odeur, ça fait longtemps que tu les as oubliés. D’ailleurs, tu oublies tout. Tout, sauf de fumer. Et autre chose aussi. Mais ça, c’est pas le moment d’en parler. C’est jamais le moment. L’ogre à la mémoire muette, c’est comme ça qu’on devrait t’appeler.

4

Tu entends les premiers applaudissements. Ou est-ce le vent qui cogne contre la tenture du chapiteau? Tu imagines les enfants au premier rang. Non. Tu les vois. Le temps que dure cette première salve de cris de joie et de paumes qui s’entrechoquent, tu es parmi eux. Non. Tu es l’un d’entre eux. Des souvenirs te brûlent les paupières. Tes cheveux décoiffés par l’euphorie… Tu aimerais les chasser mais tu n’y parviens pas. Ces souvenirs se débattent à l’intérieur de toi jusqu’à devenir des sensations bien réelles. Ta bouche une toupie phosphorescente… C’est comme si l’orage avait pris possession de ton corps. Heureux, un jour tu l’as été. Tes mains toutes collantes du mélange de sueur et de barbe à papa… Non. Tu ne veux pas. Non. Tu ne dois pas. Etre un enfant à nouveau, plutôt mourir.

5

Finalement, tu parviens à repousser ces pensées en t’allumant une cigarette. Tu tires sur le filtre tellement fort que la cendre se tord. Tu as encore un peu de temps avant de devoir enfiler ton costume. Tu retiens la fumée au fond de ta gorge jusqu’à l’épuisement. Encore et encore. Ton verre ressemble à une sorte de minuscule mangrove, tes mégots gisant dans l’eau brunâtre, les racines d’un palétuvier ne parvenant pas à calmer les cyclones de ta conscience.

6

Tu pensais ne jamais revenir dans cette ville. Tu t’étais promis de ne jamais y revenir. C’est trop tard. Ou trop tôt. Allez, en piste. Tu verras bien.