15. May 2018

TEXT VON

Estelle Lucien

FOTOGRAFIEN VON

Lea Kloos

Annina souffle le chaud et le froid

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L’artiste Annina Roescheisen est à la fois le peintre et son modèle. Le vestiaire de cette artiste  pluridisciplinaire reflète un goût sûr et contrasté. Elle nous l’ouvre avec générosité.

Galerie

P U R E. Ces quatre lettres sont imprimées sur chaque doigt de sa main. Annina Roescheisen a le tatouage abondant. Ses bras et une partie de ses jambes sont couverts de dessins à la fois enfantins et militants. Ces décors de corps comme des tatouages de voyou contrastent avec toute la personne d’Annina, fine, gracile, très bien élevée, lumineuse et totalement charmante! Elle nous reçoit dans une petite maison de village dans la campagne genevoise, tout en nous précisant qu’elle déménagera bientôt, et s’excusant d’emblée pour son français. Il est pourtant parfait, mais on y devine une pointe d’accent germanique. Elevée dans le sud de l’Allemagne, «presque la Suisse», Annina précise qu’elle est aussi pour moitié Slovène. A 35 ans, et on lui en donne dix de moins, la jeune femme a derrière elle déjà plusieurs vies, plutôt des étapes qui l’ont menée là où elle est aujourd’hui: artiste! Et même de celles qu’il faut avoir à l’œil selon le Time Out New York qui, en 2016, l’a placée dans son classement des 10 artistes à suivre. Après des études en histoire de l’art, elle est engagée chez Sotheby’s. Elle devient elle-même agente d’artistes et n’hésite pas à figurer dans les vidéos. Depuis 2012, elle joue dans la performance Systema Occam de Xavier Veilhan. Puis elle décide de se jeter à son tour dans le bain créatif. Repérée et lancée par le galeriste parisien Renaud Bergonzo, Annina Roescheisen fait vite sa place. En 2015, son œuvre What are you Fishing for? est exposée à la Biennale de Venise. Un film et cinq photographies composent l’ensemble. Une image qu’on a aussi pu voir ce printemps à Genève dans l’exposition Vertical Poesy, chez Freestudio.

«Je ne veux pas être que ça ou que ça.»

Devant et derrière la caméra, à l’avant et à l’arrière de la scène, Annina semble aimer occuper tout l’espace de ses œuvres, qu’elle nomme «productions». Et l’artiste d’envisager son art comme une action globale, où la préparation, et peut-être même la partie administrative, absolument tout participe de l’acte créatif, lui-même intégré dans une réflexion encore plus large. C’est le cas de son projet pour la paix, interactif, placé sous le hashtag #WhatBringsPeace. Attachée à la symbolique des choses, Annina voit d’ailleurs dans sa venue à Genève, ville de paix, un signe. «Je pivote toujours encore entre Paris et New York; j’ai trouvé en Suisse un endroit où me ressourcer.» Enfin elle a pu poser ses valises et son vestiaire. «Après neuf déménagements, j’ai un peu plus qu’un sac d’habits, raconte-t-elle. Car on reste  quand même une femme.» En effet, dans ses autres vies, Annina a été l’ambassadrice de marques comme Simone Pérèle et ba&sh, et a possédé un certain nombre de beaux vêtements et accessoires. Aujourd’hui, tout tient sur un stander de 1,50 m. Mais l’essentiel y est. Annina raconte que, il y a quelques années, elle a fait deux jours de vente de ses armoires, pour financer une de ses œuvres. Mais tout n’a pas été mis à l’encan. «Mes chaussures Alaïa, je n’ai pas pu…» On se doute que, côté style, Annina cultive aussi ce goût des extrêmes. «Je ne veux pas être que ça ou que ça.» Donc elle est les deux à la fois: un brin punk, un brin élégante. Des Dr. Martens aux pieds, un blazer noir ultraféminin sur les épaules. «Soit je suis très gipsy, avec beaucoup de fleurs, c’est mon côté slovène, soit je suis très classique et ultrasimple.» Elle adore les fripes comme les belles robes scintillantes. Pour peindre, ce qu’elle fait beaucoup en ce moment, elle enfile un t-shirt et un jean de son copain. Côté bijoux, c’est le sympole et l’intime qui priment. Ses bagues ont appartenu à ses aïeux. Et, à son cou, une chaîne qu’un ami munichois lui a offerte: une croix chrétienne, «Dieu» en arabe et l’étoile de David, trois petits grigris qui s’entrechoquent dans une danse qu’Annina souhaite pacifiée.