07. Dec 2015

TEXT VON

Bolero

ASPEN Une haute idée de l’art

  • Share

Galerie

La station d’hiver la plus célèbre des Etats–Unis voit les millionnaires trinquer au champagne lors de l’après-ski. Or Aspen a bien plus à offrir: l’art et la culture.

Le baldaquin de quadrilatères de bois clair dessine son ombre sur le toit-terrasse de l’Aspen Art Museum. Avec la trame tressée de fines lattes de la façade, son motif forme un jeu géométrique irrésistible. Pourtant le regard dévie sans cesse vers la pente raide de l’Ajax et suit la noria incessante des cabines grimpant au sommet et redescendant. C’est un coup d’œil privilégié qui, longtemps, était réservé aux 6000 privilégiés habitant ces lieux. Jusqu’à ce que Shigeru Ban, l’architecte de la bâtisse inaugurée en 2014, conçoive un espace public dont la vue rivalise avec les étages supérieurs des résidences privées à plusieurs millions de dollars. L’entrée est libre.

Pour sa terrasse, le Japonais multiprimé mais à la fibre sociale a imaginé une sorte de «troisième zone» entre la sphère privée et le reste du monde, à la fois ouverte et protégée: au sein du clayonnage transparent, on se sent à l’abri comme dans un panier d’osier tout en faisant partie du paysage. C’est sur ce deck que débute le voyage dans l’art. On descend une grandiose cage d’escalier vers les galeries fermées presque hermétiques des étages inférieurs et, pour un instant seulement, on oublie les montagnes et la lumière magique, cristalline qui enveloppe la petite ville américaine.

Ce nouvel abri, controversé au début, concédé au musée vieux de 36 ans a déclenché à Aspen une onde de choc culturelle. Reste que l’ancien gisement de mines d’argent attirait déjà les artistes dès le milieu du XXe siècle. Comme Andy Warhol qui, succédant à la collectionneuse Kimiko Powers, fut un habitué de cette station réservée à la jet-set. Il y a photographié les dames de la bonne société autant que le paysage enneigé. Plus tard, cet irréductible citadin a possédé une maison à Aspen. Une fête de Nouvel An à l’Andre’s Disco pouvait même lui rappeler le Studio 54. Depuis toujours, les milieux de l’art fuient par cohortes l’été torride de Miami pour gagner ce lieu d’altitude tempéré du Colorado.

«Les vacances, c’est bon pour l’art. Les gens sont tellement occupés que ce n’est qu’en vacances qu’ils dénichent des musts.» Robert Casterline, Galeriste à Aspen

C’est ce qu’a fait aussi Jared Goulet, de Sarasota, qui, en souvenir d’heureuses vacances passées ici, a inauguré sa Gallery 1949 avec Zero in Aspen. L’expo prestigieuse aligne des peintures et sculptures de représentants éminents du mouvement révolutionnaire d’après-guerre tels que Heinz Mack, Otto Piene et Lucio Fontana, en parallèle avec le Guggenheim Museum de New York, et a presque tout vendu malgré des prix à six chiffres.

«Les vacances, c’est bon pour l’art, assure Robert Casterline, qui exploite depuis vingt-cinq ans une galerie à Aspen. Les gens sont tellement occupés que ce n’est qu’en vacances qu’ils dénichent des musts.» A l’instar de son collègue Richard Edwards, cofondateur de la Baldwin Gallery vouée à l’art américain contemporain, Casterline se sent des affinités avec la tribu des collectionneurs bien établie de Saint-Moritz, elle aussi dotée de multiples galeries: tout comme le ski sur les pistes noires d’Aspen, tracées dans les années 30 seulement, le commerce de l’art à 2400 mètres d’altitude est un concept importé de Suisse. Casterline se dit avant tout un pédagogue de l’art qui initie les novices au travail spartiate de Donald Judd, non seulement pour stimuler leurs neurones, mais aussi pour investir leur capital: chez lui, les œuvres d’Ed Ruscha et de Yayoi Kusama portent l’indication du prix.

L’avant-veille de l’Art Crush, la manifestation de bienfaisance annuelle en faveur du musée financée par des fonds privés, le joli centre-ville d’Aspen bruisse déjà. Des dames en stilettos et lamés or se pressent dans les boutiques Dior, Fendi et Prada. Un verre de champagne à la main, elles s’extasient au sous-sol de la Baldwin Gallery devant chaque œuvre de grand prix qui sera mise aux enchères le lendemain, lors de l’Art Crush Gala. On devine des convoitises et on imagine des factures à plusieurs zéros: on pourrait aussi bien se trouver à un vernissage à New York, dans l’Upper East Side. Du coup, on s’étonne à peine que Marianne Boesky annonce pour la fin de l’année l’ouverture au centre d’Aspen d’une nouvelle filiale de ses trois cé- lèbres galeries de Manhattan.

Mais plus encore que New York, Beverly Hills et Miami, Aspen est imprégné d’Europe. Dans les années 40, c’est l’industriel d’origine allemande Walter Paepcke, de Chicago, qui a découvert le potentiel de la petite cité abandonnée: nichée dans son écrin de montagnes rouge rouille, qui recèlent dans leurs flancs de l’or, de l’argent et du cuivre, la vallée était parsemée de maisons de maître, héritages du bref boom économique de la région à la fin du XIXe siècle. Pour rendre vie à la cité fantôme alors peuplée de moins de 1000 habitants, ce visionnaire ne misa pas sur les métaux précieux mais sur les biens de l’esprit.

Peu après la Seconde Guerre mondiale, il recruta l’artiste et architecte du Bauhaus Herbert Bayer pour qu’il concrétise sa commune utopique. Doué dans de multiples domaines, l’Autrichien a dessiné l’immense campus de l’Aspen Institute for Humanistic Studies, pourvu d’un auditorium, d’un spa, de logements et d’un musée à la mode Bauhaus d’une vie esthétisée jusque dans le moindre détail. En 1949, à l’occasion du 200e anniversaire de la naissance de Goethe, Paepcke organisa une conférence inouïe en présence de penseurs et d’artistes de renom international comme Albert Schweitzer, Arthur Rubinstein et Thornton Wilder, pour faire connaître au monde «l’idée Aspen». Dans les années 60, les hippies recherchent à leur tour, à l’ombre des Maroon Bells – deux pics des Rocheuses – un rapport harmonieux entre nature et culture et se trouvent à leur aise sur cet ancien territoire des Indiens Utes. Ce sont ces derniers qui ont donné son nom à la Bramby-Ute Gallery récemment ouverte au centre-ville, qui s’est spécialisée dans l’art fin et complexe d’autres populations autochtones déplacées, les aborigènes d’Australie.

Avec l’Aspen Ideas Festival, qui convie chaque année des scientifiques du monde entier à un échange d’idées sur l’avenir de la planète, Aspen poursuit l’ambitieux projet idéaliste de Paepcke. Mais la petite ville, avec ses bâtisses de brique et ses demeures victoriennes au milieu de forêts de trembles clairsemées, est aussi un repaire de milliardaires: de l’héritier de l’empire cosmétique Leonard Lauder au pape de la production artistique David Geffen. Le Hollywood Reporter a récemment montré à ses lecteurs comment on peut sans peine claquer 1 million de dollars en un week-end à Aspen, en commençant par un vol en avion privé, en continuant avec des pourboires de 1000 dollars pour le prof de ski et en finissant avec une nuit au Bootsy Bellows Lounge, la boîte où les touristes espèrent repérer fugitivement Jack Nicholson, Melanie Griffith ou Antonio Banderas. Dans le jardin du Jerome, le plus ancien et le plus élégant hôtel de la place, les dames prennent le lunch avec leurs lunettes de soleil à la Jackie O. et les messieurs portent des costumes sombres. Ils échangent des appréciations sur leur hamburger de bison tandis que défilent sur Main Street des Jaguar et des Bentley.

Au soir de l’Art Crush, les 150 lots des enchères silencieuses sont répartis sous diverses tentes en bordure de ville et attendent les galeristes, curateurs, collectionneurs et directeurs de musée venus de tout le pays. Sur le chemin qui mène à la tente du dîner, des confettis dorés pleuvent sur les illustres hôtes. Directrice de l’Aspen Art Museum depuis 2005, Heidi Zuckerman Jacobson a réussi une fois de plus à embaucher pour ses enchères Oliver Barker, le meilleur showman de Sotheby’s. Sans complexe, il incite les collectionneurs locaux à enchérir. Lorsque le monumental rocher vert venin de polystyrène signé Tom Friedman change de main pour 250000 dollars, trois jeunes gens venus de Dallas lèvent le camp, ostensiblement fâ- chés, laissant leur homard intact sur l’assiette: tous les visiteurs d’Aspen ne savent pas encore se comporter dans les milieux de l’art. Mais Heidi Zuckerman Jacobson, qui a encaissé ce soir-là 2,5 millions pour son musée, croit très fort à l’inattendu: «En tant que curatrice, je cherche toujours des objets qui me surprennent. L’impression d’art est d’autant plus profonde là où l’on s’y attend le moins.»

Voyager
COMPAGNIES AÉRI ENNES
Au départ de Genève ou de Zurich, avec United Airlines ou Air Canada, par New York, Denver ou Chicago. Prévoir deux escales.
aircanada.com, united.com

HOTEL JEROME

L’immeuble de brique de 1889 passe pour un joyau architectural et son aménagement intérieur témoigne du luxe au temps des mines d’argent. hoteljerome.
aubergeresorts.com
THE LITTLE NELL
Cet hôtel 5 étoiles se situe au pied de l’Ajax, à côté de la Silver Queen Gondola Station. Avec boutique de ski, spa, piscine et un jardin foisonnant. thelittlenell.com


Manger

PROSPECT

La cuisine américaine dans l’hôtel le plus élégant. Les autochtones ymangent aussi, en été au fraisprès de la piscine.opentable.com/prospect-aspen

ELEMENT 47
Le 47 est la position de l’argent sur le tableau des éléments de Mendeleïev. Il a fait la fortune d’Aspen. Les vins sont presque aussi chers que le menu, qui est authentique et fait de produits locaux. thelittlenell.com/dining/ element-47
CRÊPERIE DU VILLAGE
Bistrot au look européen: soupe à l’oignon française, crêpes autrichiennes, fondue bourguignonne de gibier. Dirigé par un chef français nostalgique des Alpes. lacreperieduvillage.com MATSUHI SA ASPEN Le meilleur menu dégustation japonais à l’ouest de New York. Le saké des cocktails légendaires de la maison est fermenté sur l’île de Sado exclusivement pour le célèbre, chef Nobu Matsuhisa. matsuhisaaspen.com

 

PLATO’S RESTAURANT AT ASPEN MEADOWS

Cette maison de verre de l’architecte du Bauhaus Herbert Bayer s’ouvre sur un paysage spectaculaire. Bien sûr, le menu doit aussi beaucoup à l’« idée Aspen ». platosaspen.com

 

BOOTSY BELLOWS ASPEN
Une filiale du cocktail-lounge branché sur Sunset Boulevard, à Los Angeles. hwoodgroup.com/ bootsy-bellows-aspen


Voir & visiter

ASPEN ART MUSEUM
Le chef-d’oeuvre à l’architecture dynamique de Shigeru Ban a procuré à Aspen non seulement un nouveau temple de l’art mais aussi un splendide point de vue. aspenartmuseum.org

QUINTENZ GALLERY
Les photos paysagères iconiques d’Ansel Adams, mais aussi de jeunes artistes américains. quintenzgallery.com

CASTERLINE GOODMAN
Que de l’art et des grands noms insignes: Hockney, Koons, Murakami & Co. casterlinegoodman.com 212 GALLERY Art contemporain, de Chuck Close à Damien Hirst. 212gallery.com

BALDWIN GALLERY
Une série d’artistes de fort calibre: Marilyn Minter, Robert Mapplethorpe, Tom Sachs et autres vedettes, la plupart américaines. baldwingallery.com

GALLERY 1949
La plus récente galerie de la place a pu d’emblée se faire connaître avec une liste d’artistes internationaux. gallery1949.com