14. Feb 2018

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Tina Bremer

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Tina Bremer

Au large de Singapour, le premier complexe écologique de luxe

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L’histoire de Singapour est celle d’une réussite sans pareille. A 150 milles marins au nord–ouest, un groupe d’îles quasiment vierges abrite un premier complexe écologique qui, à son tour, veut servir d’exemple: Bawah Island

«Ne donne pas de poisson aux gens, apprends-leur plutôt à pêcher», telle est la devise dont le tout premier chef du gouvernement, Lee Kuan Yew, s’est inspiré pour fonder la cité-Etat de Singapour il y a cinquante-deux ans. En un demi-siècle, cette ville marécageuse du tiers-monde à la pointe sud-est de la péninsule malaise est devenue la première place financière d’Asie. Une métropole qui fonce à mille à l’heure et affiche le revenu par habitant le plus élevé du monde. Elle progresse si vite qu’elle décoiffe la planète entière, donnant même le tournis à des pays très développés comme la Suisse.

C’est justement notre pays alpin qui a servi d’exemple à Singapour, une fois celle-ci libérée du joug de la Grande-Bretagne et de la Malaisie. Et cela a valu à cette ville, dont le territoire minuscule ne dépasse pas la superficie du canton de Glaris, le surnom de «Suisse d’Asie».

Le pays ne disposant pas de ressources naturelles ni d’employés qualifiés, Lee Kuan Yew a misé sur une politique migratoire libérale et un secteur financier fort. Des avantages fiscaux et un excellent système éducatif constituent jusqu’à présent les piliers sur lesquels repose le succès de Singapour. Peu importe si autrefois on n’enseignait même pas l’histoire à l’école. A Singapour, on regarde vers l’avenir.

Voilà peut-être pourquoi l’hôtel Raffles, qui doit son nom à Sir Thomas Stamford Raffles, fondateur de Singapour, est l’un des rares bâtiments historiques toujours debout dans cette métropole moderne où les gratte-ciel sont rois. Cette bâtisse de style colonial toute blanche est sise au no 1 de Beach Road. A son ouverture en 1887, elle était encore au bord de la mer, un site qui, petit à petit, a été comblé avec des tonnes de sable pour gagner du terrain. Entre-temps, depuis les fenêtres du Grand Hôtel, on ne voit plus la rue de Singapour, mais des centres commerciaux comme l’élégant Robinson’s. Le shopping est l’une des occupations préférées des habitants et des touristes. Sur Orchard Road – l’équivalent local de la 5e Avenue –, les centres commerciaux s’alignent les uns après les autres. Des passages souterrains relient ces temples de la consommation alors que des assistants d’achat personnels et des services de livraison facilitent la vie de la clientèle.

Singapour, c’est l’Asie en version light, l’exotisme pour les débutants. L’air lourd a beau être tropical, on risque peu d’attraper la malaria ou la dengue. La métropole compte 5,6 millions d’âmes, mais sans cohue, et la circulation n’y est pas chaotique. A Little India, à Chinatown et dans le quartier musulman de Kampong Glam traînent des odeurs et des langues étrangères, mais l’administration des logements sociaux veille à ce que les ethnies se mélangent et à ce qu’aucun ghetto ne se forme. Aux stands de nourriture, on vend pour quelques dollars de Singapour du dal indien, des dim sums chinois, des sushis japonais et du bibimbap coréen. Pas sur le trottoir, mais dans des food courts couverts et sévèrement contrôlés. Ce n’est qu’au Long Bar du Raffles, où le fameux cocktail Singapore Sling a vu le jour, que l’on ose se lâcher: depuis toujours, les clients y jettent les coques de leurs cacahuètes par terre.

Un geste qui, partout ailleurs, peut coûter cher. La ville est truffée de panneaux d’interdiction: pas question de cracher ses chewing-gums par terre, de manger ni de boire dans le métro, ou de consommer du durian, ce fruit malodorant. Jeter sa cigarette, c’est courir le risque de devoir débourser l’équivalent de 400 francs. Une «police des déchets» en civil veille au respect de ces règles. Cette rigueur envers toute forme d’infraction et les sanctions très dures qui en découlent ont pour conséquence que Singapour est la ville la plus propre du monde et l’une de celles dont le taux de criminalité est le plus faible. Les critiques la décrivent comme une «démocrature», autrement dit une dictature sous l’apparence d’une démocratie.

Mais quoi que l’on pense de cette cité-Etat, le poumon vert de Singapour permet à chacun de respirer. Dès sa fondation, Lee Kuan Yew avait fait planter un million et demi d’arbres. Le soir, les puissants gazouillis des oiseaux et des chauves-souris couvrent le bruit des voitures sur Orchard Road et des amoureux flânent dans les jardins botaniques datant de 1859, classés au patrimoine mondial de l’Unesco. Depuis quelques années, l’endroit a cependant un sérieux concurrent: Gardens by the Bay, un parc éclos en 2012 sur une surface équivalant à environ 180 stades de foot. On y trouve la plus grande serre du monde, mais ce sont les Supertrees, d’immenses structures en forme d’arbres qui mesurent jusqu’à 60 mètres de haut et sont éclairées de toutes les couleurs, qui en sont devenus l’emblème. Ces structures en acier habillées de plantes grimpantes collectent l’eau de pluie et les passerelles entre chacune d’elles servent de plateforme panoramique. Singapour a très vite compris que le vert est le nouvel or noir: en ce moment, on travaille à recouvrir un cinquième des zones aquatiques de panneaux solaires pour produire de l’énergie propre.

Tim Hartnoll, un Ecossais qui a grandi à Singapour, a eu il y a quelques années l’idée de bâtir un monde meilleur en miniature. Pendant une croisière dans le sud de la mer de Chine, il est tombé amoureux d’une petite île et a décidé, avec deux autres investisseurs, d’en faire un complexe écologique de tous les superlatifs, avec pour cible la clientèle professionnelle de Singapour et les «explorateurs» du monde entier. Car Bawah Island, qui est aussi le nom du projet, fait partie de l’archipel des Anambas et est l’une des dernières zones inexplorées du monde. Si Singapour, dont la compagnie aérienne, Singapore Airlines, a reçu de nombreux prix (encore un succès), sert pour de nombreux touristes de porte d’entrée vers des destinations indonésiennes comme Sumatra, Java, Bornéo ou Bali, jusqu’à présent seule une poignée de voyageurs individuels s’égaraient aux Anambas. A sept heures de route au nord-est de Singapour, elles ne figurent même pas sur toutes les cartes.

«Attention, Maldives!» était l’une des rares phrases dont le Condé Nast Traveller, la bible des voyages, gratifiait l’archipel. Des eaux turquoise, des plages de sable blanc, des lagunes transparentes et des forêts vraiment vierges laissent imaginer à quoi les Maldives pouvaient ressembler il y a vingt ans. Après des années de sommeil, en raison de leur isolement et de l’absence d’infrastructures hôtelières, les Anambas se sont réveillées. Bawah Island, premier complexe de l’archipel, a ouvert ses portes, après presque dix ans de travaux, déflorant touristiquement ces 255 îles. L’endroit veut cependant servir d’exemple.

«Cette partie du monde est encore totalement inconnue. Les Anambas ont un gros atout à jouer, car le grand luxe, c’est la nature», résume le directeur général Thomas Blachère. En une année, le complexe, qui s’étend sur cinq îlots, vise un impact neutre en carbone. Toute la région a déjà été classée zone de protection maritime. Même pour construire les 35 villas au bord de la plage, dans les jardins ou sur pilotis (conçues par le bureau d’architectes singapourien Eco-id), on a renoncé à utiliser de grandes machines pour ne pas risquer d’endommager la végétation. Tous les bâtiments et les meubles ont été fabriqués à la main. Le bambou est issu d’une plantation durable à Java, la longue table du restaurant The Tree Top a été taillée dans le bois d’un litchi qui était tombé, on fait du savon avec la graisse des cuisines, et les pailles des cocktails sont en bambou. «Tout est une question de choix. Nous souhaitons inspirer nos hôtes, Bawah Island offre bien plus qu’un bronzage de vacances», souligne Thomas Blachère.

Le petit complexe intéresse aussi les scientifiques: l’EPFZ a fondé, conjointement avec l’Université de Singapour, le Singapore-ETH Centre for Global Environmental Sustainability, le tout premier laboratoire de recherche technique de la haute école à l’étranger. Ensemble, les deux institutions espèrent trouver des solutions écologiquement durables pour relever les défis globaux. Notamment faire fonctionner des petites communautés en autarcie avec des énergies renouvelables. Bawah Island est l’un des projets pilotes. «Les Anambas sont encore dépendantes du pétrole et du gaz. Sur Bawah Island, nous allons bientôt vivre uniquement de l’énergie solaire, éolienne, maritime et gravitationnelle», poursuit Thomas Blachère.

Pour le Français, qui a travaillé sept ans pour un Nobel Resort dans les Maldives, il est évident que «même dans l’industrie du luxe, on observe clairement un changement de mentalité. Les équipements comme des robinets en or n’intéressent plus personne. Aujourd’hui, les gens préfèrent vivre quelque chose. Sentir, toucher, une expérience émotionnelle.» Et ici, les possibilités ne manquent pas: on peut faire du snorkeling, de la plongée, du kayak, randonner dans la jungle ou se détendre au centre de bien-être Aura. Même les Beckham et Richard Branson se sont montrés intéressés à venir à Bawah Island. Et leurs noms seront bien sûr gravés sur les panneaux accrochés devant chaque villa. Car à Bawah Island, personne n’est un numéro – et certainement pas la nature.

Voyager

Vol quotidien Zurich-Singapour en A380 de Singapore Airlines. La compagnie aérienne, qui a reçu de nombreux prix, vient pour la troisième fois consécutive d’être sacrée meilleure compagnie pour les vols long-courriers. On apprécie tout particulièrement le service des hôtesses de l’air, dont la durée de formation est trois fois supérieure à celle en usage dans la branche. Nouveaux aussi, les délicieux plateaux-repas sains, imaginés pour régénérer le corps en substances nutritives pendant le vol. Infos et réservations sur singaporeair.com, vol dès 619 fr.

Dormir

Bawah Island Ce complexe écologique d’exception comprend cinq îlots. On y dort dans 35 villas au bord de la plage ou sur pilotis. Omar Bernardi, l’ex-chef cuisinier du Mandarin Oriental à Kuala Lumpur, veille au bien-être physique des hôtes. On vient chercher les visiteurs gratuitement à Singapour et on rejoint Bawah Island en 70 minutes par avion privé. La pension complète est comprise, de même que les activités aquatiques comme le kayak et la voile ainsi que les soins, le yoga et le pilates au spa. Dès 2000 fr. la nuit.

Raffles Singapore Après une rénovation complète, cet hôtel mythique va rouvrir ses portes en milieu d’année 2018 avec trois nouvelles catégories de suites. Le bar légendaire demeure un incontournable pour boire un Singapore Sling.

Manger

Spago Le restaurant gastronomique de la star des fourneaux autrichienne Wolfgang Puck se trouve au 57e étage du Marina Bay Sands Hotel.

D.Bespoke Ce bar passe pour l’un des meilleurs d’Asie: ambiance élégante et cocktails uniques, mais attention, pas de carte.

Cé La Vi Le bar panoramique sur le toit du Marina Bay Sands Hotel dispose de la vue la plus spectaculaire sur Singapour.

Operation Dagger Difficile de trouver ce «bar secret»! Suivez les flèches, la porte n’a pas d’enseigne. En 2015, il a été élu meilleur bar de Singapour.

po La cuisine traditionnelle est ici réinterprétée. Le nom vient de «popo» qui désigne, en chinois, une grand-mère dont la cuisine est réputée.

Visiter

Gardens by The Bay  Sur 101 hectares s’étendent trois jardins avec serres et Supertrees. Le soir, un spectacle son et lumière met le feu au ciel.