10. Aug 2017

TEXT VON

Estelle Lucien

Ça vole haut au CACY

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Des oiseaux et des guitares, c’est l’œuvre vivante de Céleste Boursier–Mougenot, qui est actuellement à voir et à ressentir au Centre d’Art Contemporain Yverdon- les Bains.  Sa directrice Karine Tissot fait le récit des coulisses. 

Elle adore recevoir des claques. Plus encore les retourner, et si possible les partager avec le plus grand nombre. C’est ce qui anime Karine Tissot, la directrice du Centre d’art contemporain d’Yverdon-les-Bains. Et la dernière de ces baffes est de taille. L’historienne de l’art a réussi le tour de force de faire venir en terres yverdonnoises From Here to Ear (v.22), une œuvre d’art vivante et éphémère, composée d’oiseaux, de guitares et de basses, tout à fait exceptionnelle, qui a fait la renommée de son concepteur, Céleste Boursier-Mougenot. C’est la première fois que l’artiste français originaire de Nice expose en Suisse, un coup double d’ailleurs, puisqu’il sera également l’invité de R&Art à Vercorin pour une intervention dans le village tout l’été. Avoir le privilège d’accueillir cette installation tient du rêve pour Karine Tissot. Et de l’aventure! Car l’œuvre en question, qui tourne depuis dix ans dans les plus prestigieux centres d’art du monde (avant Yverdon-les-Bains, elle a été montrée à Copenhague), n’a rien d’un tableau qu’il suffit d’accrocher à la bonne hauteur. La directrice du Centre d’art contemporain s’apprête à recevoir dans quelques jours pas moins de 88 oiseaux. «Des mandarins diamants», précise-t-elle, avant d’ajouter: «C’est une espèce qui vit en captivité depuis deux cents ans». Le CACY, situé au rez-de-chaussée de l’Hôtel de Ville, place Pestalozzi, va donc se transformer en une gigantesque volière. Autant dire que quelques aménagements ont été nécessaires. 

©Lea Kloos
©Lea Kloos

 

«En réalité,
personne ne verra la même expo!»

«Nous allons abattre des cloisons temporaires pour avoir un maximum de lumière», explique Karine Tissot qui, en quelques semaines, a dû s’intéresser de près à ces volatiles pour leur garantir des conditions de vie optimales. Ainsi la directrice a-t-elle consenti à fermer deux semaines son centre d’art pour que ses petits protégés, qui proviennent d’un élevage de Martigny, puissent s’habituer à leur nouvel habitat pour le moins incongru. Leur environnement est créé de toutes pièces: un paysage artificiel constitué d’un cheminement en bois de 120 m2, entre des parcelles de sable agrémentées de graminées. Là-dessus seront installées 17 guitares et basses posées à l’horizontale sur un pied. Les instruments serviront de perchoirs. Reliés à des amplis et à des haut-parleurs, ils émettront des effets préréglés par l’artiste lui-même, des sons rocks qui s’élèveront selon les vagabondages des oiseaux et se mêleront à leurs piaillements. «Il y aura aussi des cymbales retournées, en guise de baignoires, et des nids en grappe pour que les oiseaux puissent se reposer.» A cela il a fallu ajouter des piques anti-moineaux, pour éviter que les mandarins ne se posent sur des lieux risqués pour eux ou pour le bâtiment. Si l’exposition suit des lignes et directives identiques, elle varie selon les espaces où elle est présentée. «Avec les arches en pierre, c’est la première fois que l’œuvre se trouvera dans un lieu qui ressemblera vraiment à une volière», se réjouit Karine Tissot. Tout a été pensé pour être au diapason des mandarins diamants. De la formation du personnel à l’adaptation des horaires. «Pas plus de quinze personnes à la fois pourront visiter les lieux, et dès que les jours vont raccourcir, on fermera plus tôt pour respecter le cycle naturel.» On l’a compris, la visite de l’exposition, totalement immersive, consistera en une expérience sensorielle et visuelle totale. «En réalité, personne ne verra la même expo!» explique encore la directrice du CACY dont l’inébranlable enthousiasme a trouvé dans cette aventure de quoi se déployer. Karine Tissot n’en est pas à son coup d’essai. Depuis quatre ans qu’il est sous ses ailes, le CACY n’a pas connu de répit.

Chaque exposition tient de l’épique et de l’inédit. Karine Tissot s’implique avec foi et sens pratique. «La première année, j’ai pris le volant de bus de la voirie», s’amuse-t-elle. Pas vraiment étonnant quand on sait qu’elle a conduit des trams pour financer ses études. Il faut dire que cette Lausannoise n’est pas une enfant de la balle. «Chez moi, il n’y avait pas de tableaux.» Mais une sœur danseuse qu’elle rejoint dans ses tournées. Et un jour, le hasard l’envoie à la fondation Thyssen-Bornemisza. «Je découvrais pour la première fois un musée d’art.» Dès lors, abonnement général en poche, Karine Tissot sillonne la Suisse, avale les expos, et reçoit ses premières claques: «1992, Klimt, au Kunsthaus!» se remémore-t-elle. Elle s’engage dans une formation complète en histoire de l’art à Genève, où le Mamco voit le jour. Karine Tissot se concentre progressivement sur l’art contemporain. «Parce qu’il dit des choses de la vie d’aujourd’hui.» En 2012, elle pose ses valises à Yverdon-les-Bains avec le projet de transformer la galerie de l’Hôtel de Ville en un centre d’art contemporain, consciente du potentiel de ce lieu et des synergies possibles avec les autres acteurs de la culture yverdonnoise, le Théâtre Benno Besson notamment. «C’est un vrai carrefour, entre la Suisse romande et la Suisse alémanique mais aussi la Franche-Comté, précise la directrice du CACY. On passe beaucoup par ici, et, je l’espère, désormais on s’y arrête.» Et cet été on y entendra chanter des oiseaux et des guitares.