21. Feb 2016

TEXT VON

Margaux Meyer

CAMILLE SEYDOUX

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Galerie

L’influente styliste parle de sa collection pour Roger Vivier, de tapis rouge et de ses visions oniriques.

Avec ses baskets Nike fluos, son pantalon de training et son long manteau noir, la styliste française Camille Seydoux a l’allure d’une New-Yorkaise branchée. Peut-être une façon de prolonger son séjour dans la Grande Pomme d’où elle revient. Mais dès qu’elle se met à parler, plus de doute: celle qui conseille et crée les looks des actrices françaises pour leur passage sur le tapis rouge a tout de la Parisienne pur jus. Pétillante, rigolote, bavarde, la grande sœur de l’actrice Léa Seydoux (elle lui ressemble comme deux gouttes de vernis à ongles) incarne parfaitement l’esprit chic mais impertinent de Roger Vivier. Pour le printemps-été 2016, la maison française lui a donné carte blanche pour réinterpréter le Prismick, star de la marque, connu pour ses jeux de facettes. La styliste l’a décliné en quatre modèles entièrement imaginés en denim, en vente dès le mois de février: des sandales à plateforme, des bottines, un sac porté épaule et un miniseau. Pour en parler, nous nous sommes assises avec Camille au siège de Roger Vivier, à Paris, dans une salle peuplée d’art primitif et de
croquis de M. Vivier.

Comment s’est déroulée cette collaboration?

C’était un très bel échange artistique. L’équipe de Roger Vivier m’a laissé m’approprier l’ADN de la marque avec beaucoup de respect et d’humanité. C’est une maison iconique, mais il y a une âme derrière. On n’a pas l’impression que c’est une grosse machine qui surfe sur ses best-sellers.

Pourquoi n’avoir utilisé que du jean?

C’est une matière classique et contemporaine à la fois, qui se marie avec tout. Et, comme elle se dégrade naturellement, elle offre plein de jeux de couleurs possibles.

La collection prend à contrepied l’esprit «red carpet», qui se trouve au cœur de votre métier. Pourquoi?

Le red carpet est une projection de nos rêves de petites filles, alors que cette collection correspond plus à mon style de tous les jours. Comme beaucoup de femmes de ma génération, je bouge tout le temps. J’ai envie de choses confortables, que l’on peut porter aussi bien le jour que la nuit. J’avais en tête l’image d’une fille cool, très parisienne, qui aime la mode mais n’en est pas victime.

A quand remonte votre goût pour la mode?

Petite, j’imaginais des habits pour mes Barbie et je choisissais les tenues de ma sœur pour aller à l’école. Plus tard, j’ai fait plein de petits boulots, car de nombreux aspects de la mode m’intéressaient. J’ai travaillé sur des défilés, j’ai créé une marque de jeans, j’ai fait un stage dans une agence de pub. Ensuite, j’ai eu mon premier enfant, très jeune. J’ai collaboré pendant cinq ans avec ma mère, qui gérait une galerie spécialisée dans l’artisanat africain. Je travaillais beaucoup avec les tissus et les bijoux, ce qui n’était pas complètement étranger à la mode.

Comment êtes-vous devenue styliste?

J’ai commencé par ma sœur, qui m’a
demandé de l’habiller pour la cérémonie des césars 2011. A l’époque, elle avait un peu des soucis.

Que voulez-vous dire?

En France, les actrices sont un peu perdues, parce qu’il n’y a pas vraiment de stylistes pour leur donner des conseils professionnels et filtrer les sollicitations des marques. Par exemple, lorsque de grandes maisons leur proposent de les habiller pour les césars ou pour le Festival de Cannes, ces jeunes femmes osent rarement dire non et se retrouvent à porter la même marque pendant une année. Et ça peut être un système très violent: du jour au lendemain, une maison peut décider qu’une actrice n’est plus désirable et refuser de lui prêter des robes.

Comment expliquer ce sous-développement du métier de styliste en France?

Il y a plusieurs raisons. L’une d’elles est que, contrairement aux Etats-Unis, il n’y a pas d’award season, pas de campagnes de promo très intenses où les médias scrutent les looks des actrices. En France, l’actrice lambda présente ses films en province, où il n’y a quasiment pas de photos. Elle va aussi faire une avant-première à Paris, mais les images vont à peine être reprises sur l’internet. C’est seulement pour les césars ou pour Cannes qu’elles ont un peu la pression.

Tout me vient en rêve. Je me réveille, je me dis: «Ça y est, j’ai la robe!

Comment êtes-vous parvenue à développer votre clientèle?

Le succès appelle le succès. La première fois que j’ai habillé Léa, pour les césars 2011, tout le monde la trouvait incroyablement belle, sa tenue a été repérée par de grands magazines de mode comme Vanity Fair ou Vogue. En fait, ça a marché parce que les gens ont aimé, tout simplement. L’année d’après, lors des césars 2012, j’habillais déjà trois actrices. Ma naïveté m’a aussi aidée. Je voulais tellement bien faire que, quand je correspondais avec les ateliers de couture des marques, je voulais contrôler tous les détails. Heureusement que le résultat était beau, sinon ces maisons se seraient demandé pour qui je me prenais! (Rire.)

Pourriez-vous décrire votre relation professionnelle avec votre sœur?

Elle m’inspire malgré elle; je l’admire et je la trouve belle. Mais elle a aussi des goûts très bizarres! (Rire.) Elle me fait confiance, même si des fois elle tente de se rebeller un peu!

Comment crée-t-on un look de «red carpet»?

Tout me vient en rêve! Ça peut paraître prétentieux de dire ça, mais c’est véridique. Par exemple, si Léa me dit qu’un film va à Cannes, je l’imagine sur le tapis rouge, j’imagine l’ambiance, je me repose et, quand je me réveille, je me dis: «Ça y est, j’ai la robe!» Je vois aussi les chaussures, le maquillage et la coiffure. Je peux aussi rencontrer une fille et savoir très vite ce qui va lui aller.

Qu’est-ce qui fait une bonne styliste?

Il faut raconter une histoire. J’aime imaginer les femmes que j’habille, la vie qu’elles ont, si elles ont un amoureux ou pas. Il faut que leurs vêtements parlent et qu’il se passe quelque chose quand on les voit.

Le «red carpet» est une projection de nos rêves de petites filles, alors que cette collection correspond plus à mon style de tous les jours.

Quels sont vos designers préférés pour le tapis rouge?

En numéro un, je mettrais Miuccia Prada. En mode comme dans la vie, j’ai du mal avec le premier degré, j’aime les maisons qui savent être décalées. Chez Prada ou Miu Miu, il y a de l’humour, mais intelligent. Comme chez Roger Vivier d’ailleurs. J’aime aussi beaucoup Louis Vuitton, Marc Jacobs, Julie de Libran, John Galliano ou Jean Paul Gaultier.

Une anecdote insolite à raconter?

En 2014, ma sœur a été invitée au Festival international du film de Pékin. C’était la première fois qu’un film français faisait l’ouverture. Le soir de la cérémonie, le zip de la robe de Léa s’est cassé, vingt minutes avant qu’on parte. C’était une robe faite sur mesure et nous n’avions pas de plan B. Je suis allée dans la boutique de l’hôtel, où un homme vendait des robes de red carpet. Il ne parlait pas anglais, mais il est monté dans la chambre et a réussi à coudre la robe sur Léa, in extremis!

Quelle actrice rêvez-vous d’habiller?

Tout le monde.

Dans cinq ans, où vous voyez-vous? Vous aimeriez en être où?

Je sais ce que j’ai envie d’être, mais je le garde pour moi. Peut-être que je vais encore faire des rêves!