17. Jul 2018

TEXT VON

Estelle Lucien

FOTOGRAFIEN VON

Lea Kloos

Christophe Rey, photographe en mode touriste

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Christophe Rey a accroché au Centre de la photographie Genève une frise d’images prises lors de voyages réalisés depuis dix ans. Il nous fait la visite d’une expo à voir jusqu’au 19 août. 

Galerie

Dans un élégant costume crème en lin, Christophe Rey se présente à la porte du Centre de la photographie Genève. C’est lundi, c’est fermé, et nous sommes donc seuls dans les salles d’exposition qui jouxtent le Mamco. Au mur, une frise de photographies dont l’artiste genevois est l’auteur, à double titre. Il a pris les photos et les a organisées en un ruban à hauteur des yeux, interrompu seulement pas le passage d’une paroi à l’autre. Au total, 403 images se succèdent, résultat d’un choix opéré sur près de 11 400 négatifs. Le titre de l’exposition, D’un touriste, renseigne sur la nature des images. «C’est du tourisme sans en être, précise-t-il. Ma petite théorie, c’est que les touristes se dépouillent de leur profession et s’amalgament dans une masse, chaque touriste trouvant qu’il y a trop de touristes.» Christophe Rey, lui, s’amuse et a décidé de «jouer» le touriste en immersion, mais à l’inverse d’un Martin Parr, qu’il n’apprécie guère, il n’adopte aucune hauteur arrogante ni distance ironique dans cette posture. «J’ai pris ces photographies aussi par plaisir. J’ai choisi les destinations parce que j’avais envie de les visiter», avoue-t-il. Hédoniste et aussi sentimental, puisque deux aventures sont liées à des histoires de cœur. «Pour l’une, j’ai fait des bisous à une dame, pour l’autre, je suis parti pour soigner un chagrin d’amour.»

C’est du tourisme sans en être

Le séjour déclencheur du processus, lui, s’est déroulé en 2008 dans le sud-ouest des Etats-Unis. «En fait, cela correspond aussi au moment où j’ai fait l’usage de films négatifs, avant je ne réalisais que des diapositives», précise encore Christophe Rey. Un seul appareil, Leica, toujours le même objectif et le même film, Fuji, 36 poses, 400 ASA: voici une autre donnée commune à toutes les photos. Mais c’est le voyage qui est au cœur du travail, sorte de work in progress de Christophe Rey qui utilise aussi l’écrit, comme un jeu de miroir et un complément. Si les photos exposées n’ont pas de légendes, le visiteur peu se tourner vers une publication au nom insolite: Claquettes et ornithologie. «Ce sont des listes. Par exemple: choses qui tombent du ciel, ou encore lieux où je n’irais jamais.» En réalité, tout le propos de l’artiste tient dans ces mises en relation, par un point précis d’une chose et d’une autre, par le biais d’une liste à thème ou de la frise photographique. Christophe Rey bâtit une suite en pointant un élément, qu’il repointe sur l’image suivante. Ce peut être un poteau qui marque une ligne, ligne qu’on retrouve sous une autre forme, ou alors une vitre devant une sculpture dont le reflet forme une diagonale qui va se
répéter sur le cliché suivant, en masquant aussi le sujet, et ainsi de suite. «Je cherche à établir un lien d’une photo à l’autre, mais c’est formel. En 1993, j’ai écrit qu’une
photographie se lisait avec une autre photographie. On peut dire que c’est vraiment l’accomplissement de cela.»

Les images elles-mêmes ont été prises selon des compositions élaborées, même si de l’aveu de l’artiste «c’est discret, je ne cherche pas la démonstration d’un cadrage». Ici, ou là, il a glissé quelques hommages à des photographes qui restent des modèles pour celui qui a enseigné le 8e art à l’ECAL, tels Walker Evans ou encore Carleton Watkins.

Le choix de la frise a été déterminé par la nature du lieu en labyrinthe. «J’ai pensé mur par mur, il y en a 16.» Et Christophe Rey de montrer quelques espaces entre les images qui, en réalité, participent de l’œuvre entière. Le vide est plein chez l’artiste. Là où le vrai touriste photographie un lieu, un musée, Christophe Rey l’imite à la différence près qu’il suggère qu’il y a quelque chose hors-champ, par ses écrits et par sa mise en scène. «Quand on va voir un musée et ensuite un paysage lors d’une excursion, il y a plein de choses qui se passent entre les deux», précise-t-il. Métaphore de cette idée du cheminement indissociable de celle du voyage, la route est un sujet fréquemment traité par les photographes. Et l’ancien professeur de photo de nous expliquer: «C’est un classique, car les photographes ont besoin d’espaces vides, et le long des routes, il y a souvent de la place.» Aux murs du Centre de la photographie Genève, le blanc laissé au-dessus et au-dessous de la frise de Christophe Rey offre la possibilité d’un voyage de l’imaginaire que chacun pourra faire, en touriste ou pas.

A voir jusqu’au 19 août, Centre de la photographie Genève, 28, rue des Bains, Genève.