05. Oct 2018

TEXT VON

Francesca Serra

Dans le dressing de Mahi Durel

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Ce qui amuse le plus la styliste et vintage queen Mahi Durel? Composer, réinterpréter et faire cohabiter les contraires. 

Détecter la pièce qui sort du lot, bricoler son propre style, elle l’a appris très tôt en regardant ses parents qui étaient déjà serial chineurs. Mahi se rappelle des tours dans les brocantes et des ateliers do it yourself d’un père qui peint et d’une mère qui sait coudre et customiser autant les habits que les meubles. «Ma mère aimait aussi s’inspirer d’un magazine dont j’ai réussi à me procurer une réédition récente», dit-elle en extrayant un livre d’une grande pile de volumes d’art. Ce recueil intitulé 100 idées, l’aventure des seventies donne envie de tout faire de nos mains: coudre, tricoter, construire, recycler, planter et décorer sans fin. En le feuillant je me rends compte que, malgré les éclats de rire provoqués par certains looks ringards, cette quête d’authenticité et d’éloignement des diktats de la consommation résonne terriblement avec les mœurs contemporaines.

Collection de sacs en cuir récoltés lors de divers voyages.

De la même colonne de livres Mahi retire un autre volume, Live at the Masque, compilation des looks d’une mythique boîte de nuit californienne de la fin des années 70, nid nocturne de la scène punk locale. Ces accoutrements déjantés révèlent sa fascination pour les looks affirmés. Mahi admire l’irrévérence d’une Iris Apfel, avec ses couleurs flashy et ses accessoires oversize, tout comme elle raffole des looks sophistiqués de Catherine Baba au délicieux parfum années folles. «Je suis plus inspirée par une époque, en particulier les années 70 et 80, que par des personnalités, mais ces femmes ont un univers unique. Leurs total looks pourraient, à premier abord, sembler surchargés mais ils jouent à la perfection. Je n’oserais forcément pas les porter, mais je suis attirée par ces extrêmes, c’est une sorte de fantasme vestimentaire.»

Je suis attirée par les extrêmes, c’est une sorte de fantasme vestimentaire.

Malgré son humilité, nous sommes en face d’une vraie experte. Diplômée en stylisme et couture, cette jeune femme aux origines franco-iraniennes a travaillé au Grand Théâtre de Genève d’abord comme habilleuse puis comme costumière. Elle a aussi tenu sa propre marque de prêt-à-porter pendant six ans et, depuis 2012, elle gère la très courue friperie Wood à Genève, avec son copain Tristan Basso, musicien et artiste visuel. Il n’y a pas que ses grands yeux bleus qui l’aident à choisir, son toucher sait aussi reconnaître les bons tissus. Elle apprécie le coton résistant de ses t-shirts vintage, la qualité de ses robes afghanes – des robes longues avec plastrons sur la poitrine à la Kate Bush – mais aussi ses indestructibles pantalons vintage de marins. «Je les ai chinés aux Etats-Unis. C’est le pantalon de Popeye!» dit-elle en rigolant, mais il lui suffit de l’accessoiriser avec une paire de ballerines style salomés pour que la vision du mangeur d’épinards chauve laisse immédiatement place à l’apparition de la féminité pure.

Mahi, assise sur son autel à objets fétiches, en pantalon marin de l’US Navy et tunique ample des années 80.

Le minimalisme japonisant qu’elle chérissait pendant ses études, fascinée à l’époque par Yohji Yamamoto et Issey Miyake, a évolué vers un éclectisme décomplexé ponctué par quelques lubies particulières comme l’attirail des kimonos ou la multitude de lunettes et de chapeaux. A partir de ces éléments elle dose son vocabulaire unique qui lui permet de porter des robes à fleurs tout en gardant un léger esprit rock ou d’agrémenter une tenue citadine d’un chapeau chinois en paille.

Ses armoires sont remplies comme une caverne d’Ali Baba et elle admet que le danger d’accumulation est encore plus grand pour les personnes qui, comme elle, savent aussi transformer les habits. «Le piège est de ramener des pièces à la maison en se disant qu’on va raccourcir tel pantalon, remonter la taille de telle robe ou élargir les manches de tel débardeur. Désormais je ne prends que ce qui me paraît absolument parfait en faisant bien attention d’éviter les doublons.»

Actuellement elle se dédie au patronage pour un nouveau projet de création. Il s’agit de rééditions en petites séries de modèles anciens: manteaux, chemisiers et robes, mais aussi kimonos pour hommes. «J’ai énormément de tissus de qualité stockés dans mon atelier. Certains viennent par exemple de chez Walder à Lyon, un grossiste chez qui s’approvisionnent les costumières du monde entier. Et, ayant eu beaucoup de retours enthousiastes par rapport aux pièces vintage, j’ai décidé de donner une deuxième vie à ces coupes et à ces étoffes.»

Veste ancienne matelassée et brodée dénichée dans une brocante.