12. Feb 2018

TEXT VON

Francesca Serra

FOTOGRAFIEN VON

Lea Kloos

Dans le dressing de Yilian, punch chromatique

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A l’instar de sa musique, le style vestimentaire de la virtuose suisso–cubaine cultive l’éclectisme et le naturel.

Galerie

Des meubles indonésiens en bois, des tables basses bariolées, un store indien au mur à l’instar d’un tableau, tout parle de voyage dans l’appartement de Yilian Cañizares. Née à La Havane mais Lausannoise d’adoption, la jeune femme a parcouru le monde pour l’amour du violon et les déplacements n’ont fait que quintupler depuis le succès de son deuxième album, Invocación, sacré par les Inrockuptibles comme un des dix albums incontournables d’Amérique latine. Durant l’année 2017, cette indomptable musicienne a joué partout, de l’Angleterre à la Thaïlande, de Haïti à l’Inde, sans oublier un crochet à la maison pour son concert avec l’Orchestre de chambre de Lausanne en octobre dernier. En plus d’avoir écumé les salles du monde entier, elle a aussi terminé l’enregistrement de deux albums, dont une collaboration avec Omar Sosa qui sortira officiellement en septembre 2018. «Pour moi, c’est comme jouer avec un héros, avec un père spirituel», nous confie-t-elle d’un air rêveur en nous parlant du compositeur-pianiste-percussioniste d’origine cubaine. A l’égal de ce grand musicien, Yilian aime décloisonner les genres. «C’est mon arrivée en Suisse qui a provoqué le déclic. Après tant d’années de violon classique, je me suis tournée vers la composition et le chant, en puisant dans mon histoire personnelle. C’était un saut dans l’inconnu, une liberté incroyable et effrayante.»

Cuba accueille un métissage très important qui s’exprime non seulement dans la musique, mais aussi dans la façon de s’habiller

Sa musique teintée de jazz et de sonorités afro-cubaines se place au carrefour des rythmes et des styles, tout comme son pays natal. «Comme Salvador de Bahia ou New Orleans, Cuba accueille un métissage très important qui s’exprime non seulement dans la musique, mais aussi dans la spiritualité, dans les rapports entre les gens et dans la façon de s’habiller.» De même que dans ses compositions, la garde-robe de Yilian regorge de contrastes saisissants tant au niveau des couleurs que des motifs: des robes somptueuses semblables à des tableaux abstraits, des couleurs vitaminées qu’elle combine avec brio ainsi que des motifs wax. Ce n’est donc pas étonnant qu’elle raffole des pièces de la créatrice italo-haïtienne Stella Jean, qui a secoué le monde de la mode avec ses extraordinaires combinaisons de tissus wax, symbolisant son côté créole, et de rayures, emblème de son italianité. Observer l’arsenal vestimentaire de Yilian, avec toutes ces couleurs alléchantes qui cohabitent allégrement, produit un effet anti-cafard immédiat. Yilian aime abuser des nuances tonifiantes du jaune, qu’il soit poussin, pâle ou fluo. Ses looks combinent très volontiers l’orange et le bleu, comme elle nous le prouve en montrant son nouveau manteau bleu marine paré de son foulard Hermès. Pourtant, lorsqu’on l’interroge sur ses pièces fétiches, elle nous surprend en nous mentionnant les robes blanches. «Ma grand-mère, qui m’a transmis l’amour de la mode, m’en a confectionné beaucoup lorsque j’étais petite. Pour les Cubains le blanc détient une signification spirituelle, désignant la recherche de clarté et de pureté. On peut donc y croiser beaucoup des gens habillés en blanc de la tête aux pieds.» En matière de spiritualité Yilian ne se sépare jamais de son sautoir protecteur, formé par sept fins colliers de couleurs différentes représentant chacun une divinité yoruba. Les couleurs deviennent aussi reflet de l’âme: les perles rouges et blanches se réfèrent par exemple à la force du feu du capricieux Chango, alors que les jaunes et dorées invoquent la douceur d’Ochun, déesse des eaux douces et de la féminité. Il est donc question d’équilibre de forces mais surtout, pour cette artiste aussi attachante que hors norme, de recherche constante entre dépassement et fidélité à soi-même.