14. Jun 2016

TEXT VON

Margaux Meyer

FOTOGRAFIEN VON

Luca Campri

Evasion: Padova, la sorella

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Padoue est à moins d’une heure de Venise, mais reste à l’écart du flot touristique. Une aubaine pour cette discrète voisine de la Sérénissime, qui a su conserver tout son charme et son âme.

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Les voisins célèbres peuvent vous faire de l’ombre et l’on vous oublie. A proximité de Venise, les villes n’ont aucune chance, quels que soient leur beauté, leurs atouts culturels ou historiques. Mais laisser les autres briller peut avoir ses avantages. Ainsi, à Padoue, le soir, quand arrive l’heure de l’aperitivo, on trouve toujours une place pour boire un verre de prosecco, même sur la superbe Piazza dei Signori. Et si l’on a envie d’en prendre un deuxième, aucun problème. Aux tables, on s’exprime presque exclusivement en italien. Les serveurs sont avenants et tutoient beaucoup de convives. La vie est détendue dans cette ville de province qui est aussi l’une des plus belles du nord de l’Italie. Grâce à ses nombreux étudiants, elle paraît jeune et urbaine, bien que l’on n’y trouve ni concept stores ultratendance, ni clubs branchés, ni grands musées. Mais on aime ses arcades enchanteresses, ses marchés animés et ses fresques de Giotto et du Titien. Très franchement, Padoue est plus amusante que la Sérénissime. Historiquement parlant, cette ville existe depuis plus de trois mille ans, du moins à en croire le poète Virgile, qui narre dans ses vers sa fondation par les Troyens. Les murs que l’on visite aujourd’hui sont toutefois un peu plus récents. Le dôme date du XIe siècle et l’université, fondée en 1222, est l’une des plus anciennes et des plus réputées d’Europe. Lorsqu’on arpente les vastes halles voûtées du Palazzo della Ragione, dont la fin de la construction remonte à 1306, la variété des produits alimentaires proposés sur les différents étals nous fascine au point qu’il nous est difficile d’imaginer qu’au Moyen Age déjà l’on vendait du salami, du fromage, du poisson et de la viande au même endroit. Les stands des maraîchers se trouvent à l’extérieur, des deux côtés du palais, entourés des terrasses des cafés où, le matin, il fait bon savourer le premier cappuccino de la journée. Les élégants signori padouans aiment s’asseoir aux tables nappées de tons clairs de la vénérable Pasticceria Graziati, où il est dit que l’on mange les meilleurs gâteaux de la ville. Les jeunes préfèrent la Caffetteria Goppion, où l’expresso ne coûte que 1,10 euro, sans supplément si l’on souhaite le boire dehors plutôt qu’au comptoir. Ainsi requinqué, on peut s’attaquer à la gigantesque halle de presque 40 mètres de haut, au premier étage du Palazzo della Ragione. A voir notamment, 300 peintures illustrant les théories astrologiques de Pietro d’Abano, l’un des plus grands érudits du XIIIe siècle. A Padoue, les fresques sont omniprésentes; difficile de trouver un bâtiment historique qui n’en soit pas décoré. Giotto a lancé le mouvement, en habillant les murs et le plafond de la chapelle des Scrovegni d’un cycle monumental. Un chef-d’œuvre incroyable de précision, dont les teintes sublimes ont créé un véritable engouement pour la couleur qui a essaimé dans toutes les autres églises de la ville. Le Titien s’est déchaîné à la Scuola del Santo, Giusto de’Menabuoi dans le baptistère du dôme, Mantegna dans la chapelle Ovetari. Voilà qui devrait étancher la soif des plus grands amateurs de fresques. Et même les visiteurs qui ne s’y connaissent pas en peinture religieuse sortiront impressionnés de ces églises.

En plus de ces lieux saints, les occasions profanes de se divertir ne manquent pas. Elles sont avant tout de nature culinaire. A Padoue, on dénombre autant de trattorias et d’osterie que de dômes et de clochers. Les délices commencent sous forme liquide, car les autochtones aiment passer des heures autour d’un Spritz ou deux. Sur la Piazza delle Erbe, la terrasse du Bar Nazionale est un incontournable, avec son vaste choix de petits sandwichs, les tramezzini, et les tables ne sont qu’à un jet d’olive du Bar dei Osei, de l’autre côté du Palazzo della Ragione, célèbre pour ses sandwichs à la porchetta généreusement garnis et à la mortadelle coupée à la main. Les amateurs de poisson ne sont pas en reste. L’après-midi, vers 16 heures, Barbara Schiavon et son frère Massimiliano montent leur stand juste à côté. Il y a plus de quarante ans, leurs parents ouvraient La Folpetteria, dont la street food a remporté, au fil des années, une multitude de prix et de récompenses. A l’origine, on y vendait un plat traditionnel: les folpetti, de petits poulpes cuits sur place, coupés en morceaux, assaisonnés de persil et de quelques gouttes de citron, servis sur une assiette en plastique. «Cela reste notre meilleure vente, mais à la longue nous en avons eu marre et nous avons imaginé d’autres plats», raconte Barbara en découpant un minipoulpe encore fumant. Maintenant, le duo propose également des crabes de la lagune frits, des boulettes de thon et crevettes ainsi qu’une autre spécialité régionale: le baccalà mantecato, une pâte de morue blanche et souple que l’on tartine sur du pain. En prime, on peut s’asseoir aux tables du bar avec son assiette en plastique. Dégusté avec un verre de prosecco, ce plat délicieux en devient d’autant meilleur.

Le dédale de ruelles de la vieille ville autour de la Piazza delle Erbe regorge de boutiques de mode, dont certains labels de la région quasiment inconnus hors du pays. La marque Paola Prata, par exemple, vient de Padoue. Dans son magasin de la Via San Martino e Solferino, on découvre une bonne partie de la collection: pantalons étroits à petits motifs en coton léger, robes décontractées, pulls marins rayés, vestes en cuir ajustées. Xetra, un label basé à Mirano, dans la banlieue de Venise, a une trentaine de boutiques dans le nord de l’Italie. Celle de Padoue, vaste, donne sur la Piazza della Frutta. En vitrine, une jupe aigue-marine et une combinaison sans manches rayée bleu et blanc attirent l’attention. Le Dani Group, d’Asolo, une marque plus jeune, qui parvient de manière surprenante à proposer beaucoup de vêtements à des prix étonnamment bas, s’est installé dans la jolie Via Marsilio da Padova, et n’est qu’à quelques pas de la boutique Pavin, nettement plus chère, dont les vêtements viennent de Vicence. En face, en diagonale, une succursale de l’empire Diesel, dont le siège se trouve justement en Vénétie. Les grands noms de la mode italienne, Prada, Moncler et Furla, sont représentés Via Santa Lucia, tandis que Gucci, Max Mara et Miu Miu ont pignon sur l’élégante Via San Fermo.

Celle-ci devient la Via San Pietro et, brusquement, cette rue qui était animée paraît déserte. Nous voici arrivés dans l’un des quartiers les plus vivants de la ville. De hautes arcades passent sous des demeures seigneuriales et, çà et là, on aperçoit, à travers les façades en verre du rez-de-chaussée, un magasin ou un atelier. Adriano Pasquali possède les deux. Cela fait une quarantaine d’années qu’il a ouvert Lux Perla, une boutique de bijoux tout à fait particulière qui propose des créations vintage des années 60 et 70, faites maison à partir de pièces, pierres et ornements d’époque. «Mes parents collectionnaient et vendaient déjà des bijoux anciens ainsi que leurs composants, raconte-t-il. J’ai repris le témoin et développé les affaires.» Dans deux pièces, un stock de tout ce qui, d’une manière ou d’une autre, se porte ou sert à décorer: des bagues, des colliers et des boucles d’oreilles ainsi que des accessoires pour les cheveux et des applications décoratives pour les textiles. Si l’on ne trouve pas ce que l’on cherche dans ce vaste assortiment fort éclectique, on le fera fabriquer, à partir de pierres anciennes, mais avec une allure contemporaine.

Le soir, on croise Adriano Pasquali dans le minuscule bar à vin de son ami Federico Malvestio, dans l’ancien ghetto de Padoue. La Corte Sconta propose une belle sélection de vins mais, bien que chaleureux, l’espace est très restreint et on doit souvent se frayer un chemin à travers la foule qui se tient à l’extérieur, devant la porte, dans la ruelle, un verre à la main. Comme le veut la tradition locale, beaucoup de vins sont proposés au verre avec un vaste choix de petits sandwichs et de chicchetti, les tapas locales, qui changent chaque jour. Tout est délicieux et on en ferait volontiers son repas, ce qui est exclu pour les Italiens, car c’est une enoteca et pas un restaurant. Alors on se contente de déguster. Federico console d’un sourire les clients qui le regrettent: «Cela ne fait rien, nous serons encore là demain», lance-t-il joyeusement.

 

Y aller

En train, quatre EuroCity directs par jour depuis Genève, dès 86 fr. l’aller-retour. En avion, via Venise, puis bus ou train. Vols directs avec easyJet.

Belludi 37 Installé dans un joli «palazzo», cet élégant hôtel n’est pas situé au cœur  du centre historique, mais à proximité de la très belle place Prato della Valle. Via Luca Beato Belludi 37, tél. +39 049 66 56 33, belludi37.itdès 130 fr. la double.

Methis Un établissement chic et plutôt récent à deux pas de la vieille ville, joliment blotti dans la verdure au bord d’un canal. Riviera Paleocapa 70, tél. +39 049 872 55 55, methishotel.it, dès 120 fr. la double.

Majestic Toscanelli L’atout de cet hôtel de 34 chambres un peu vieillottes est sans conteste sa situation au cœur de la vieille ville. Les centres d’intérêt sont tous à proximité. Du coup, on veut bien oublier ses tapisseries roses surchargées. Via dell’Arco 2, tél. +39 049 66 32 44, toscanelli.com, dès 130 fr. la double.

Où manger

Donna Irene Une adresse qu’il faut chercher, mais qui en vaut la peine, rien que pour son joli jardin qui donne sur le canal. Vicolo Pontecorvo 1, tél. +39 049 65 68 52, donnairene.com

La Vecchia Enoteca Dans une atmosphère intimiste, cet élégant restaurant propose une cuisine exigeante. Via San Martino e Solferino 32, tél. +39 049 875 28 56, lavecchiaenoteca.com

Godenda Le sommet du chic, pour Padoue. Via Francesco Squarcione 4, tél. +39 049 877 41 92, godenda.it

Antica osteria del capo Une trattoria de carte postale. Via degli Obizzi 2, tél. +39 049 66 31 05, osteriadalcapo.it

Bar Nazionale Les premiers convives affamés arrivent en fin d’après-midi et commandent une petite assiette de «tramezzini». Piazza delle Erbe 41

Caffetteria Goppion La qualité du café de la maison est célèbre dans toute la Vénétie. Piazza delle Erbe 6, goppioncaffe.it

Pasticceria Graziati La plus ancienne et la plus connue des pâtisseries de la ville. Piazza della Frutta 40, graziati.com

A voir

Palazzo Bo Depuis 1539, il fait partie de l’Université de Padoue. On y va surtout pour son Teatro Anatomico, la plus vieille salle de dissection publique du monde. Via VIII Febbraio 2, tél. +39 049 827 51 11

Palazzo Vescovile Museo Diocesano Jusqu’au 26 juin, exposition internationale sur l’art de la table. Palazzo Vescovile, Piazza Duomo 13

Vecchiato Arte Une galerie qui s’est consacrée aux grands noms de l’art du XXe siècle. Via Alberto da Padova 2, tél. +39 049 856 13 59, vecchiatoarte.com

 

 

 texte: Patricia Engelhorn