19. Apr 2018

TEXT VON

Estelle Lucien

FOTOGRAFIEN VON

Nicolas Duffaure

Escapade à Bordeaux: les sens en éveil

  • Share

Son patrimoine architectural rénové, la capitale du vin valorise aussi son art de vivre tout en l’adaptant à l’époque. Elle est une des destinations européennes les plus courues.

Galerie

La Belle Endormie. Ce surnom, Bordeaux ne le mérite plus. Longtemps réputée pour sa quiétude, la capitale du vin l’est désormais pour son art de vivre à la française qui a su se réinventer sans se renier. «Il y a vingt ans, personne ne venait ici. C’était noir et sale», nous souffle un chauffeur de taxi. En deux décennies, la ville s’est offert un grand lifting à coups de ravalements de façades, surtout celles qui bordent la Garonne, ce qui lui a valu le classement de ses quais au patrimoine de l’Unesco en 2007. Boutée hors des murs, la voiture a été remplacée par un tram lancé en 2003. Enfin, les berges du fleuve, longtemps abandonnées et malfamées, ont été aménagées. Pour la première fois, on y flâne, on y court, on s’y pose et on contemple le plus grand miroir d’eau du monde, inauguré en 2006. Fontaine de brume, ce dispositif fait face à la célèbre place de la Bourse dont les bâtiments XVIIIe semblent littéralement flotter sur les eaux. Forte de cette image de carte postale, la ville est devenue une destination de premier choix. En 2016, elle figurait en deuxième place des 52 lieux que le New York Times conseillait de visiter. En 2017, Bordeaux était en tête du même classement du Los Angeles Times. Les liaisons aériennes avec l’aéroport de Marignac sont toujours plus nombreuses, après Genève et Bâle avec easyJet, c’est au tour de Zurich et de Swiss de mettre Bordeaux à moins de deux heures de la Suisse. Autre événement significatif, depuis quelques mois, la mise en service du train à grande vitesse, qui permet aux Parisiens de relier Bordeaux, son centre-ville historique, et les plages du bassin d’Arcachon et du Cap-Ferret en deux heures seulement. Tout indique que l’envolée bordelaise n’est pas près de ralentir et que son attrait ne va pas fléchir.

La Cité du Vin, 6000 ans d’histoire

Il faut dire que la métropole girondine, de 740 000 habitants, chef-lieu de la grande Aquitaine, la région la plus vaste de France, a beaucoup à offrir. Son nom même est une promesse épicurienne, où le vin est dieu. De la Suisse à la Chine, la simple évocation de Bordeaux excite les sens et met les papilles en alerte. Cent quinze mille hectares, 65 appellations, 6 cépages rouges (merlot, malbec, cabernet franc, cabernet sauvignon, carménère, petit verdot), voici l’immuable équation du vignoble bordelais porté par de prestigieux noms: Château Margaux, Château Latour, Château Lafite, pour ne citer que ces fameux premiers crus qui figurent en tête de la liste de classification officielle des vins de Bordeaux, établie en 1855. Elle est quasi inchangée depuis le XIXe siècle et sert de référence chaque année pour fixer les prix. Valoriser ce patrimoine local, mondialement célébré, tout en l’insérant dans la grande histoire de la vigne, comme un élément de civilisation vieux de 6000 ans, c’est le propos défendu par la Cité du Vin. D’une architecture audacieuse et totémique qui s’élève dans le ciel à 55 mètres, réalisé par l’agence XTU, ce musée ouvert en 2016 et bâti sur des friches industrielles en cours de réhabilitation au nord de la ville est une pièce maîtresse du renouveau de Bordeaux. Au rez-de-chaussée, sa cave-boutique propose les vins de 70 pays producteurs (sur 90!), alors qu’au dernier étage, la visite interactive se termine au bar, avec la possibilité de goûter des vins du monde entier (la dégustation est comprise dans le ticket), tout en admirant la vue panoramique sur Bordeaux et son port de la Lune, ainsi nommé car la rive gauche dessine un demi-cercle.


Chris Kontos

«Certaines villes ont une teinte rosée, d’autres ont des nuances de gris, mais Bordeaux, c’est bien bordeaux» 

Reconnaissante, Bordeaux sait que sans vignes, point de salut, et sans étrangers non plus. Au XVIe siècle, ce sont les Irlandais qui ont asséché les terres marécageuses du Médoc. C’est grâce aux Anglais, ou à cause d’eux, que Bordeaux s’est taillé la part du lion dans le commerce du vin. Aujourd’hui encore la ville peut compter sur des amitiés extérieures pour vanter ses mérites, au rang desquelles celle de la Franco-Chinoise Mimi Thorisson. Après avoir travaillé dans la mode, elle s’est installée dans un village du Médoc avec son mari islandais et photographe, ses nombreux enfants et encore plus nombreux chiens. Elle dévoile sa nouvelle french life et sa passion pour la cuisine du terroir, au fil de son blog, Manger, de ses livres et de son compte Instagram (268 000 followers!) La région et Bordeaux ne pouvait rêver meilleure ambassadrice: «Bordeaux est un vrai bijou, parsemé d’épiceries fines, de caves à vins et de chocolatiers à chaque coin de rue. Le souffle bourgeois est envoûtant. Certaines villes ont une teinte rosée, d’autres ont des nuances de gris, mais Bordeaux, c’est bien bordeaux», écrit-elle avant de donner les adresses gourmandes de la cité qui n’en manque pas! Pour en faire le tour, il faudrait plus de pages que dans l’entier de ce magazine. Si votre temps est compté, la bonne option est de se rendre aux Halles de Bacalan, en face de la Cité du Vin. Vingt-trois commerçants et artisans, un café et un restaurant sont ici installés depuis quelques mois. Du cru au cuit par le plus court chemin, c’est ce que propose notamment Frédéric Coiffé. «Vous achetez votre viande, on la cuit devant vous, et vous la dégustez sur place. Retour aux bases», assure le cuisinier. A Bordeaux, la base porte un nom: L’Entrecôte. C’est un établissement unique, repérable à la file qui, chaque jour, au moment des repas, se prolonge sur le trottoir du 4, cours du 30-Juillet: 180 places, pas une de plus et pas de réservation pour s’offrir 170 g de faux-filet, accompagnés de pommes allumettes et d’une salade, pour 19 euros. Et la formule dure depuis 1966. «On a l’impression d’être dans un film de Jacques Deray tapant le bout de gras à côté d’Alain Delon», selon Christophe Berliocchi auteur de Bordeaux, le guide idéal (Editions Atlantica). Avec 1 restaurant pour 285 habitants, Bordeaux est la ville en France la mieux dotée en la matière. Elle accueille également trois chefs étoilés: Philippe Etchebest au Quatrième Mur, Gordon Ramsay au Pressoir d’Argent (Grand Hôtel InterContinental) et Pierre Gagnaire à La Grande Maison de Bernard Magrez.


Chris Kontos

Bordeaux la (bonne) vivante

Si l’on veut profiter des autres plaisirs bordelais, il faut alors quand même se résoudre à quitter la table «et se perdre dans les rues et ruelles de Burdigala», selon le conseil de notre guide Christine, une Allemande qui vit ici depuis quarante ans, après avoir épousé un Bordelais. De sa ville et région d’adoption elle connaît tout, et surtout les places et les portes, deux éléments d’architecture et d’urbanisme caractéristiques du centre historique. Avec elle, on lève les yeux sur la plus ancienne de ces fortifications, appelée la Grosse Cloche, et on vise la girouette, un léopard d’or. «S’il regarde la Garonne, il a soif, et il fait beau. Mais s’il a trop bu, il se tourne et fait pipi dans le fleuve. Donc il pleut!» Une manière sympathique de nous dire qu’ici règne le climat océanique, et qu’à la pluie succède toujours le soleil. C’est sur les nombreuses places que l’on en profite le mieux. Chacune d’elles a sa personnalité. La place de la Comédie intimide avec son théâtre bâti au XVIIIe et flanqué de douze colonnes corinthiennes. Alors que place Camille-Jullian (Caju en parler bordelais), l’ambiance est plus bohème, avec son ancienne église transformée en ciné-club et bar. La place des Grands-Hommes est le rendez-vous chic, alors que non loin de là, la place Saint-Michel dévoile une ambiance métissée et bouillonnante. L’endroit accueille le marché aux puces, et dès les beaux jours, son macadam disparaît sous les terrasses. Autour de la basilique Saint-Michel, bel exemple gothique, cohabitent le bazar d’Istanbul, une épicerie arabe et Yvonne, un concept store, premier du genre à Bordeaux. Dans ce quartier populaire, l’ouverture de nouveaux commerces à la mode a suscité quelques oppositions. Mais son mouvement montre que la Belle a bien fini de dormir. Bordeaux est plus vivante que jamais, et sait suivre les mutations de son temps, dopée par une jeunesse nombreuse (on compte près de 80 000 étudiants). Christine nous en donne une preuve supplémentaire en poussant la grande porte d’un immeuble cossu du XVIIIe, l’hôtel Gobineau qui abrite le siège du Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux. Au rez-de-chaussée, passé la réception, ce qui a longtemps a été un hall froid, austère et désert a été remplacé par Le Bar à Vin. «Impensable, il y a quinze ans! Boire du vin en dehors d’un repas ne faisait pas partie du mode de vie des Bordelais, se souvient notre guide. Aujourd’hui, les établissements du même genre ont essaimé en ville, et vingt d’entre eux forment l’Urban Wine Trail, une tournée des bars version 2.0, qui demande quand même un peu d’entraînement du lever de coude! Tchin tchin, à la santé de Bordeaux.

 

Voyager

Office du Tourisme Bordeaux et Atout France

Vols quotidiens Genève-Bordeaux dès 39,90 francs. Bâle-Bordeaux (sauf les samedis jusqu’en mai) avec
easyJet, dès 23,90 francs.

Vols quotidiens, dès le 26 mars, de Bâle et de Zurich avec Swiss

 

Dormir

L’HÔTEL DE SÈZE Ce quatre-étoiles est installé dans une maison bordelaise qui porte le nom du comte de Sèze (1748-1828), auquel un salon est consacré. Mais rien ne dit qu’il a habité le lieu. Les 55 chambres ont une touche XVIIIe classique mais revisitée. Luxe discret, simplicité et raffinement pour cet établissement qui dispose aussi d’un spa et d’un golf (à l’extérieur de la ville) réservé à ses clients. Chambre double dès 210 euros

 

YNDO HÔTEL Ce cinq-étoiles joue la carte de l’art et du design ultrapointu marié aux boiseries XVIIIe. Les murs accueillent des œuvres d’artiste pour des expositions temporaires.
Chambre double dès 220 euros

Manger

LE PETIT COMMERCE

On y déjeune sans façon, on y dîne entre amis, on y savoure une cuisine authentique. La carte s’adapte selon la pêche du jour, exposée dans la rue.

22, rue du Parlement, tél.+33 5 56 79 76 58.

L’ENTRECÔTE Depuis 1966, la formule est la même: un faux-filet, des frites et une salade. Et surtout pas de réservation. Midi
et soir, la file s’allonge sur le trottoir. 

LA BRASSERIE BORDELAISE Situé rue Saint-Rémi, qui n’est qu’une succession de restaurants, celui-ci propose une carte du Sud-Ouest authentique.

CÔTÉ RUE Rudy Ballin, le chef, et son sous-chef Pierre-Damien Peurien, sont les toques montantes de Bordeaux. Leurs menus dégustation à 61 euros (5 plats), et accord mets et vins à 41 euros, font de cette adresse une des plus prometteuses de la ville.

LE QUATRIÈME MUR Les amateurs de «Top Chef» vont adorer manger à la table de Philippe Etchebest, qui vient de gagner une étoile Michelin. Esprit brasserie chic.

Boire

URBAN WINE TRAIL L’office du tourisme propose un circuit sous forme d’appli qui regroupe vingt bars à vin dans la ville. Infos sur bordeaux-tourisme.com

GAROPAPILLES Des vins d’auteur et des saveurs à la hauteur, ainsi pourrait-on résumer cet établissement qui défriche des crus pleins d’avenir.

garopapilles.com

CAFÉ BRUN Un bon vieux zinc, une déco anarchique, une offre de bières abondante, des apéros-concerts, ce café-­pub a du charme et du chien. 45, rue Saint-Rémi

Shopper

DARWIN Il faut traverser la Garonne pour plonger dans ce lieu éco-alternatif qui rassemble des associations et entreprises écoresponsables, avec notamment le plus
grand magasin bio de France.

BAILLARDRAN C’est ici que l’on trouve cette petite pâtisserie parfumée au rhum et à la vanille,
typiquement bordelaise: le canelé.

L’ALCHIMISTE CHEZ PASCAL Le premier est un petit bar qui sert et vend des cafés d’exception et des dunes blanches. Ces petits choux fourrés d’une crème aérienne se dégustaient seulement au Cap-Ferret, chez Pascal. On trouve ce dernier juste en face de L’Alchimiste, où le boulanger a ouvert une petite arcade.

Voir

LA CITÉ DU VIN Sur 3000 m2, un parcours interactif permet de voyager dans l’histoire du vin commencée il y a six mille ans. La visite se termine au bar, avec une dégustation de vins du monde entier!

WINE TOURS La société Max Le Chauffeur propose des circuits accompagnés à la découverte du vignoble bordelais. Un exemple: Médoc, Art & Vin, qui en un après-midi permet la visite du château d’Arsac, où le propriétaire, Philippe Raoux, féru d’art contemporain, a fait de son domaine un musée à ciel ouvert. Ensuite, direction le château Paloumey, propriété de Martine Cazeneuve, où l’on découvre les étapes de la fabrication d’un vin. Des dégustations sont également au programme de ces visites, avec la conscience tranquille, c’est Max qui conduit!