25. Jun 2018

TEXT VON

Estelle Lucien

EVASION: Hydra, l’île d’art

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Dépourvue d’aéroport, de voitures, de vie nocturne, l’île grecque d’Hydra est totalement préservée. Ce qui ne l’empêche pas d’attirer le gotha des artistes. Nos bonnes adresses ici. 

Galerie

Les Flying Dolphins n’incarnent pas précisément ce dont on a envie pour entamer des vacances de rêve en Grèce. Ces bruyants hydroglisseurs fendent la mer Egée dans toutes les directions, n’épargnant pas la moindre île. Mais, à moins de posséder son propre yacht, ils constituent le seul moyen de rallier Hydra, un îlot «nu comme un crâne chauve», comme l’écrivait l’auteur britannique Lawrence Durrell, à une heure et demie de bateau d’Athènes. Henry Miller, qui séjourna neuf mois en Grèce en 1939, le voyait plutôt comme «une énorme miche de pain pétrifié». Il a érigé un monument au pays avec son œuvre Le colosse de Maroussi

Hydra serait donc chauve et peu avenante. Pourquoi diable aurait-on envie de passer ses vacances sur un rocher aussi hostile? Et voilà que le mur de pierre s’ouvre; le bateau glisse dans l’anse comme sur la scène d’un festival. L’arrivée du Flying Dolphin est toujours un spectacle, car les bateaux accostent à quelques mètres seulement des cafés qui bordent le port en forme de fer à cheval. Les vacanciers déjà présents et les autochtones regardent de haut les nouveaux arrivants, comme s’ils pouvaient les renvoyer à Athènes s’ils ne leur revenaient pas. Partout ailleurs, on s’engouffrerait dans un taxi et l’on filerait rapidement à l’hôtel, où l’on troquerait ses confortables vêtements de voyage contre une tenue décontractée plus adaptée à l’endroit. Mais à Hydra, où il n’y a pas de voitures, cela se passe différemment.

Sur le quai, des ânes remplacent les taxis. Ils transportent les vivres, les matériaux de construction et les valises des hôtes. On donne ses bagages, puis on suit l’animal et son propriétaire à travers les ruelles raides du village. A droite et à gauche s’empilent des maisonnettes imbriquées de façon cubiste et quelques étonnantes villas de luxe. Celles-ci rappellent l’âge d’or du commerce et de la navigation, qui a apporté pouvoir et richesses à Hydra à la fin du XVIIIe siècle. A l’époque, la capitale de l’île comptait quelque 30 000 habitants et c’était la plus grande ville du pays. La flotte d’Hydra a joué un rôle décisif dans la guerre d’indépendance contre les Turcs. 

Je vis sur une colline et la vie n’a pas changé depuis des centaines d’années

Mais tout ça, c’est du passé. Après avoir gagné cette bataille, l’île est tombée dans l’oubli. Aujourd’hui, on n’y vend plus de bateaux, mais des éponges. Sophia Loren incarnait la plus jolie pêcheuse d’éponges de tous les temps dans le film Ombres sous la mer, tourné en 1957 à Hydra, et qui contribua à relancer la notoriété de l’île. Dans les années 60, Greta Garbo et Maria Callas ont posé en costume de bain pour les magazines sur papier glacé de l’époque. Gunter Sachs et Onassis manœuvraient leurs yachts dans le port, Henry Fonda et Juan Carlos buvaient ensemble de l’ouzo au kafenion sur le quai et Leonard Cohen, qui n’était alors qu’un jeune poète inconnu, a composé sur cette île quelques-uns de ses plus grands succès. «Je vis sur une colline et la vie n’a pas changé depuis des centaines d’années», écrivait-il il y a un demi-siècle à sa mère.

La maison de Leonard Cohen

Aujourd’hui, on peut croiser Lorca, sa fille, avec ses enfants et ses amis new-yorkais en train de déjeuner au Pirate Bar, un endroit chic et décontracté. Bien des années après la séparation, sa mère,  Suzanne Elrod, habitait toujours cette maison d’Hydra que Leonard Cohen avait acquise au début des années 60 pour 1500 dollars. «A l’heure actuelle, à ce prix, vous n’avez même pas une place pour un âne», rigole Dimitrios Antonitsis, un extravagant artiste et curateur d’Athènes qui vit la moitié de l’année sur l’île et a bien connu Suzanne Elrod. «Elle passait presque quotidiennement chez moi et nous causions. Mais elle était très seule et elle a fini par aller s’installer en Floride», raconte-t-il. Le frère de Lorca, le musicien Adam Cohen, vient aussi régulièrement à Hydra. Maria Kontopithari trouve qu’«il ressemble à son père, il est tout aussi discret et renfermé». A plus de 60 ans, c’est la propriétaire du magasin du coin. Elle n’a pas encore surpris les enfants Cohen en train de faire la fête le soir. Car cela fait un bail qu’Hydra n’est plus seulement un refuge pour les personnes en quête de solitude. L’été, les yachts de riches Athéniens et les bateaux de la jet-set maritime s’y retrouvent, coque contre coque. C’est la grande vie.

Une île sous protection

Ce n’est pas un hasard si l’on a l’impression qu’ici rien n’a changé ces cent dernières années. L’île a une particularité : elle est entièrement sous protection des monuments et de la nature. Les véhicules à moteur sont également interdits, tout comme l’asphalte sur les routes, les antennes paraboliques et les chaises en plastique dans les restaurants. Le fait qu’Athènes décide même de la couleur des volets agace les quelque 600 autochtones, qui n’ont pas envie de vivre dans un musée. Le bon côté des choses est que lorsque le milliardaire anglais Richard Branson a voulu construire un complexe hôtelier de luxe avec aire d’atterrissage pour hélicoptères, le Ministère de l’environnement s’y est courageusement opposé. Extérieurement, l’île est donc restée la même: une beauté sèche avec de petites boutiques, des tavernes toutes simples, des baies de rêve où se baigner et le mètre carré le plus cher de toute la Grèce.

La vie suit son cours tranquillement, empreinte de sérénité et d’une élégance paisible. Le matin, on boit son moka dans l’un des cafés du port, puis on prend un bateau-taxi pour aller se baigner dans les baies de Mandraki, Bisti, Saint George ou Vlychos. La plage au-dessous de l’hôtel Four Seasons est particulièrement idyllique: deux superbes baies de galets avec des chaises longues et des parasols, séparées par un restaurant très sobre, sous les pins, connu pour ses poissons grillés à la perfection et ses délicieuses salades. Si l’on n’aime pas la baignade, on opte pour la promenade. Certes, l’île est petite, mais pour atteindre les lointains monastères de montagne, mieux vaut être en bonne condition physique.

L’art partout

Le soir, on mange une salade d’aubergines maison et des calmars grillés sous la vigne de la Taverna Gitoniko. Il est fort possible que le photographe Juergen Teller soit assis à la table voisine avec sa femme, ou l’artiste Maurizio Cattelan. Car Hydra n’est pas seulement une carte postale grecque idéale, c’est aussi le dernier lieu arty à s’être imposé sur les parcours artistiques internationaux. En dix ans, elle est devenue incontournable dans ce domaine et attire le même public qu’Art Basel et la Biennale de Venise.

L’institution la plus importante est la Slaughterhouse. Ouverte en 2009, à dix minutes à pied du centre du village, elle domine la mer depuis le haut des falaises. Le magnat de l’industrie gréco-chypriote et collectionneur d’art Dakis Joannou a transformé un ancien abattoir en halle d’exposition, rejeton îlien de sa Deste Foundation for Contemporary Art athénienne. Dakis, comme tout le monde l’appelle sur l’île, est réputé pour ses coups de foudre: il n’a pas besoin de regarder longtemps une œuvre d’art pour en faire exploser la cote. Et le moindre pêcheur sait que son yacht, le Guilty, dessiné par Jeff Koons, est un joyau flottant qui vaut des millions. De juin à septembre, sa fondation monte des expositions, des événements et des fêtes. Parfois, c’est le Suisse Urs Fischer qui organise un happening artistique auquel chacun peut participer, parfois, un sphinx géant en sucre signé Lara Walker, de Brooklyn, occupe l’espace.

Dans le sillage de Dakis, d’autres galeries ont ouvert dans le labyrinthe de ruelles d’Hydra. Si vous ne vous perdez pas et continuez à grimper les marches de pierre, vous finirez forcément par vous retrouver devant l’impressionnante propriété des Tompazi, une célèbre dynastie de marins, où l’Académie des arts d’Athènes a installé une dépendance. Au-dessus du port se trouve aussi le Hydra School Projects, une sorte d’exposition temporaire estivale qui a lieu dans l’ancien gymnase Sachtoureion, construit en 1750. C’est l’empire de Dimitrios Antonitsis, que l’on croisera avec un peu de chance dans l’une des salles de classe. D’ici à fin juin, elles seront remplies de peintures, sculptures et installations d’artistes comme Jason Martin, Daniel Silver, Gregor Hildebrandt ou Sophie Tottie.

Sinon, le soir, Dimitrios Antonitsis boit volontiers une bière Mythos dans un café sur le port. De là, les vacanciers et les habitants regardent avec une satisfaction silencieuse tous ceux qui montent à bord du dernier Flying Dolphin en direction d’Athènes. Abandonnant l’anse d’Hydra dans l’obscurité, ils en distingueront à peine le crâne chauve. Ceux qui n’embarquent pas le savent bien, mieux vaut rester encore un peu.

Voyager

Avec Swiss ou easyJet, vols quotidiens de Genève pour Athènes. Du Pirée, les hydroglisseurs Flying Dolphins rallient Hydra en une heure et demie. Aller et retour 55 fr. env. 

Dormir

BRASTERA. Cet élégant hôtel est installé dans une ancienne usine d’éponges du XIXe siècle. Son caractère industriel a été préservé. Dès 200 fr. la double.

ORLOFF BOUTIQUE HOTEL Un aristocrate russe a bâti l’Orloff House en 1796. Jusqu’en 1986, ce fut une résidence privée. Aujourd’hui, ses neuf chambres joliment aménagées et sa suite entourent une cour intérieure verdoyante. Dès 155 fr. la double.

HYDREA EXCLUSIVE HOSPITALITY Cet hôtel de luxe a ouvert ses portes il y a trois ans dans un magnifique palais construit en 1803, directement sur le port. En plus de ses huit chambres très élégantes, il dispose d’une belle terrasse avec vue sur le port. Dès 300 fr. la double.

Manger

TAVERNA GITONIKO Il faut un peu chercher le restaurant de Christina et Manolis, mais quand on l’a trouvé, on peut se réjouir à la perspective de passer une bonne soirée. Les meilleures places sont sous la vigne de la terrasse sur le toit. Spilios Haramis, tél. +30 22 98 05 36 15

Ostria La nuit, Gregarious Stathis pêche ses calmars, qui, légèrement frits, sont délicieux, tout comme les sardines, crevettes, entrées et salades. Tél. +30 22 98 05 40 77.

TAVERNA PLAKES VLYCHOS Cette terrasse sans nom sur la place de Vlychos est le lieu idéal pour déjeuner. 

PLAKES VLYCHOS KAI KREMMYDI Ici, on mange le meilleur sandwich grec de toute l’île pour quelques euros. Les végétariens commanderont des salades, des falafels ou une tarte aux  légumes. A. Papandreou/Tompazi, tél. +30 22 98 05 30 99.

HYDRONETTA COCKTAIL BAR L’adresse la plus tendance pour boire un verre au crépuscule. Planté en haut des falaises, le bar jouit d’une situation spectaculaire et il est connu pour ses soirées «full moon» en mer. Tél. +30 22 98 05 41 60.

SPILIA BEACH BAR Depuis les terrasses en pierre, on est aux premières loges pour voir ce qui se passe dans le port d’Hydra. Idéalement, on s’y rend en fin d’après-midi, car son véritable atout est le bar ombragé de parasols en paille et les excellents DJ. Tél. +30 22 98 05 22 40.

Shopper

RAFALIAS PHARMACY Même si vous êtes en excellente santé, cette ancienne pharmacie pleine de charme mérite le détour. Ce bâtiment historique date de 1890. Il est resté en l’état et c’est toujours la même famille qui est aux commandes. Evangelos Rafalias vend des médicaments, des crèmes solaires et des parfums qu’il fait en partie fabriquer selon des recettes traditionnelles. Dimitrios Rafalias Street, tél. +30 22 98 05 20 59, rafalias.com

MY  HYDRA CONCEPT STORE La boutique la plus stylée d’Hydra est installée dans une des anciennes maisons de pierres sur le port. On y trouve des bijoux de créateurs grecs connus comme
Kessaris ou Katramopoulos, les costumes de bain signés Elena Makri et des vêtements du label athénien Zeus + Dione. tél. +30 22 98 05 30 92.

ELENA VOTSI Depuis que cette habitante d’Hydra a redessiné en 2004 les médailles pour les Jeux olympiques d’Athènes et toutes les olympiades suivantes, elle s’est fait un nom dans le monde entier. Elena Votsi travaille pour Ralph Lauren, Gucci et vend ses bijoux chez Bergdorf Goodman à New York. Elle a ouvert sa première boutique à Hydra, et l’on peut toujours y acquérir ses
pièces audacieuses, volumineuses et sculpturales. Hydra Port, tél. +30 22 98 05 26 37.

PASTRY SHOP TSAGKARIS Le fin massepain de la famille Tsagkaris est célèbre dans toute la Grèce. Anna Tsagkaris, 85 ans, le prépare chaque jour. Derrière le comptoir, son fils et son petit-fils emballent ces friandises de façon à ce qu’elles résistent à un voyage en avion. Miaouli, tél. +30 22 98 05 23 14.

Visiter

HYDRA SCHOOL PROJECTS Ce projet à but non lucratif dans un ancien gymnase a vu le jour en 2000. Son fondateur et directeur est l’artiste et curateur grec Dimitrios Antonitsis, qui s’est formé à l’ingénierie à l’EPFZ avant de se consacrer à l’art. Du 21 juin au 30 septembre, il organise l’exposition «LOSS» où l’on verra notamment des œuvres de Jason Martin, Michael Raedecker, Gregor Hildebrandt et Sophie Tottie. Palio Gymnasio, Lignou Street, tél. +30 69 38 02 45 54.

SLAUGHTERHOUSE Depuis 2008, cet ancien abattoir appartient à la fameuse Deste Foundation. Chaque année, on peut y découvrir l’œuvre d’un autre
artiste de renommée internationale – du 19 juin à fin septembre, une pièce du  Britannique David Shrigley. Eparchiaki Odos Mandrakiou-Molou,
tél. +30 21 02 75 84 90.