12. Jan 2016

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Tina Bremer

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Tina Bremer

Sri Lanka: Après la pluie…

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Le Sri Lanka a des années sombres derrière lui. Aujourd’hui, le pays regarde vers l’avenir, un avenir qui resplendit comme l’arbre arc–en–ciel.


Certains jours, Wilhelm a la tête fatiguée et le cœur lourd. Il retire alors ses mocassins en cuir brun, enlève ses chaussettes, enfonce ses orteils dans le sable et tourne son regard vers l’océan Indien. Ce tapis bleu d’encre qui s’étend devant lui et parle de marins, de pays étrangers et d’épices transportées par bateau dans la patrie de ses ancêtres. Le Sri Lanka, ou l’île resplendissante, est comme un saphir brut au sud du sous-continent indien. Son nom évoque le thé, la vanille et le curry. Il a pourtant un arrière-goût amer.

Une guerre civile a secoué le pays pendant plus de deux décennies: les Tamouls, au nord, se sont battus contre les Cinghalais, au sud, réclamant leur indépendance. Des bombes ont explosé, des innocents ont été descendus au tombeau, et avec eux l’humanité. Et puis, cinq ans avant le dépôt des armes, la vague est arrivée. La mer s’est dressée, noyant les espoirs, les rêves, et des existences. Le traumatisme du tsunami a laissé son empreinte dans le cœur des Sri-Lankais, une douleur au fond de leur âme. Trente-six mille personnes ont perdu la vie et près d’un demi-million se sont retrouvées sans foyer. «Presque tout le monde connaît quelqu’un qui a été touché», raconte Wilhelm. Comme si tout cela n’était pas suffisant, l’ancien président Mahinda Rajapakse torturait la population, à la tête d’un régime corrompu.

Aujourd’hui, à peine sept ans après la fin de la guerre civile, les cicatrices du passé s’estompent lentement. Elles pâlissent comme les ruines envahies par les broussailles sur la route côtière qui relie Colombo à Tangalle, témoins d’une époque funeste. Tout comme le petit musée du tsunami, blotti sous un toit de tôle ondulée au bord du chemin entre Telwatta et Hikkaduwa, une ancienne communauté hippie. Les libres penseurs avec leurs robes à fleurs, leurs cigarettes à l’odeur douceâtre et leurs guitares sont partis il y a bien longtemps. Leur slogan philosophique, «Faites l’amour, pas la guerre», est pourtant plus présent que jamais. Depuis un an, c’est Maithripala Sirisena, le nouveau chef d’Etat, qui préside aux destinées du pays. Depuis son élection, la confiance règne de nouveau sur l’île.

Le premier geste de ce président bouddhiste, après son investiture, a été de réduire ses propres pouvoirs en faveur d’un Parlement renforcé, de nommer un Tamoul à la tête de la Cour suprême, de placer les parcs nationaux et les forêts du pays sous protection, d’interdire l’extraction de sable et de faire démolir l’ensemble des constructions illégales érigées sur la côte. «Sirisena a la haute main sur le Ministère de l’écologie; il accorde une grande importance au développement d’un tourisme de qualité et respectueux de l’environnement. Le Sri Lanka n’a pas pour vocation de devenir une seconde Thaïlande», explique Wilhelm, qui travaille comme guide depuis trente ans. Les conditions sont réunies pour le développement souhaité: la situation politique fragile de ces dernières années a effrayé les investisseurs étrangers; l’île possède donc peu de bunkers hôteliers et aucune construction géante ne vient enlaidir le bleu Klein du ciel.

Au contraire, on trouve partout d’adorables maisons d’habitation comme des bonbons, roses, jaunes et turquoise. Et la mer, où que l’on se tourne. Galle Road la longe en serpentant comme un cobra. Il faut avoir du temps pour voyager au Sri Lanka. Respirer et arrêter sa montre. A une vitesse d’à peine plus de 50 km à l’heure, les pick-up, camions et tuk- tuk avancent par à-coups sur l’asphalte chauffé par le soleil, qu’ils se partagent avec chiens et vaches. Mais il serait dommage, aussi, de passer trop vite à côté de cette image idyllique: des plages qui paraissent avoir été saupoudrées de poussière d’or, des vagues dans le ressac desquelles se lancent des surfeurs intrépides au bronzage d’amandes grillées, des cocotiers servant de para- sols aux familles qui pique-niquent.

Depuis longtemps, le poisson grillé posé sur des assiettes en carton n’est plus fourni par des pêcheurs accrochés à leurs longs bâtons au milieu des flots, comme sur des échasses. Ceux-là n’attrapent plus guère que les touristes. Pour une poignée de francs, ces derniers peuvent appuyer sur le déclencheur de leur appareil photo: les tentations du XXIe siècle n’épargnent pas le Sri Lanka, et leur principe est que toute tradition se monnaie. Sur les marchés aux poissons qui bordent Galle Road, on a conservé les anciens usages. A l’aube, les pêcheurs ramènent leurs barques au port et hissent la pêche du jour à terre, dans des filets richement garnis. Des hommes à la peau comme du cuir et aux mains de papier émeri proposent espadons, barracudas et petits requins: on marchande, on gesticule et on cancane. Ici, la vie se déroule encore sous les toiles des stands, pas sur les smart-phones.

Autre relique du passé lointain: le fort de Galle, qui trône comme une forteresse au sud-ouest du Sri Lanka. Non seulement il a sauvé d’innombrables vies pendant le tsunami, mais il conserve aussi en ses murs l’histoire du pays: c’est une salle du trésor en pierre et en sable. Des décorations en bois, des pavés inégaux, des cours intérieures, des ornements en stuc, des églises et des mosquées racontent le passé agité de la ville portuaire. Dès 1505, les Portugais faisaient commerce de cannelle, de cardamome et de coriandre dans cette baie protégée, jusqu’à ce que les Hollandais les en chassent et bâtissent le fort. Mais toutes ces précautions ne suffirent pas et, en 1796, la domination coloniale passa aux mains des Anglais. Les Hollandais conservèrent leurs noms, dont Wilhelm est un exemple, de génération en génération. Aux Britanniques, qui accordèrent son indépendance au Sri Lanka après la Seconde Guerre mondiale, revinrent la gloire et l’honneur. Aujourd’hui encore, on sent l’influence anglaise: des boîtes aux lettres rouges égaient les trottoirs, des serveurs en frac servent des scones et de la clotted cream avec le thé de 5 heures. Mais le plus beau et le plus grand legs des Européens – dont tous n’ont pas été beaux ni grands – pourrait bien être les plantations de thé sur les hauts plateaux du pays. L’Ecossais James Taylor planta ici, en 1852, les premiers hybrides d’assam. Aujourd’hui, le Sri Lanka est le quatrième producteur de thé au monde. Et, si le pays a abandonné son ancien nom depuis longtemps, le thé de Ceylan n’a pas quitté nos théières. Le climat pluvieux de l’intérieur de l’île réunit les meilleures conditions pour ce succès d’exportation, un thé noir puissant, légèrement malté.

De l’ancienne ville royale de Kandy, le train express met trois bonnes heures jusqu’à Nuwara Eliya, le cœur vert du Sri Lanka. Il est vrai que son nom d’express est à peu près aussi exact que les prévisions météo- rologiques locales… D’une allure hésitante, le train bleu gravit en cahotant les 1400 mètres d’altitude, soufflant sur les derniers mètres comme un marathonien. Les portes ouvertes servent de climatisation, les courants d’air entretiennent les looks décoiffés, et il faut impérativement rentrer ses jambes à temps sous peine d’être griffé par les buissons. Au fur et à mesure que les wagons franchissent les kilomètres, la température fraîchit. On passe un tricot sur son top ou son T-shirt; le paysage, lui aussi, s’habille de neuf. La jungle, avec ses palmiers, ses fougères et ses bananiers, laisse la place aux rhododendrons, aux acacias et aux conifères. On aperçoit des chutes d’eau et des gorges, et même un arbre arc-en-ciel, dont le tronc pèle au printemps, découvrant des bandes jaune fluo, orange ou pink. Une fête pour les yeux et le cœur. Tout comme les plantations de thé qui sont maintenant à portée de vue. Les buissons impeccablement taillés recouvrent les versants comme un manteau de chlorophylle épais, ponctué des saris multicolores des cueilleuses.

Au-dessus des chaînes montagneuses s’accrochent des nappes de brume et sur la chaussée mouillée des grenouilles suicidaires bondissent dans les flaques. Les jours de soleil, on voit jusqu’à Adam’s Peak, cette montagne que les Sri- Lankais vénèrent comme les Suisses le Cervin. On dit que Bouddha a laissé ici l’empreinte de son pied. Ou Shiva. Ou Adam. Cela dépend de la religion. Au Sri Lanka, la foi a de multiples visages. La relique la plus sacrée du pays se trouve dans le temple de la Dent, à Kandy. Ici, à l’intérieur d’une boîte enchâssée dans six autres, on conserve une molaire de Bouddha. «On dit que de cette dent émane une force spirituelle», explique Wilhelm. Lui-même est catholique mais, certains jours, lorsqu’il a la tête fatiguée et le cœur lourd, il se range lui aussi dans la file des croyants venus se recueillir sur la relique. Alors, d’une certaine façon, il lui semble que la douleur au fond de son âme devient plus légère.


Voyager

EN AVION

La compagnie Emirates propose des vols quotidiens en A380 de Zurich à Colombo, avec escale à Dubaï. emirates.com


VOYAGISTE

Tourasia est la plus grande agence de voyages suisse pour l’Asie. Elle possède plus de vingt ans d’expérience et propose le plus grand choix d’offres, des circuits aux voyages individuels. Tourasia vient d’ailleurs de recevoir une nouvelle fois le Swiss Travel Award, dans la catégorie Tour Operators Voyages lointains individuels. Réservations et renseignements au 021 963 02 18, ou sur tourasia.ch.


A M A N G A L L A

Cet hôtel cinq étoiles dans la vieille ville de Galle est une légende: inauguré en 1863 sous le nom de New Oriental Hotel, c’est le plus vieil hôtel d’Asie. Depuis que le groupe hôtelier Aman l’a repris, un vent nouveau souffle sur ce magnifique bâtiment colonial.

aman. com/resorts/amangalla


AMANWELLA

Le pendant du précédent, tenu par le même groupe, à Tangalle. Cet hôtel au design moderne et minimaliste ne propose que des suites. Il surplombe une plage en forme de demi- lune, que l’on dit l’une des plus belles du Sri Lanka. Couché sur son lit, on entend le son des vagues.

aman.com/ resorts/amanwella


KANDY HOUSE HOTEL

Ce charmant hôtel-boutique est situé un peu en retrait de la ville, à l’orée de la jungle. Neuf chambres aménagées avec soin sont proposées dans ce manoir vieux de 200 ans.

thekandyhouse.com


JETWING VIL UYANA

Cet écohôtel, entouré de champs de riz, se trouve au cœur
du triangle culturel du Sri Lanka, près de Sigiriya. Il propose de petites maisons au toit de roseau, sises au bord d’un lac, et une cuisine fantastique!

jetwinghotels. com/jetwingviluyana


ULLAGALA RESORT

Des singes et des paons s’ébattent sous les fenêtres de ces chalets entourés par la nature. L’hôtel possède une piscine et se trouve non loin de l’ancienne ville royale d’Anuradhapura.

ugaescapes.com/ulagalla


Voir & visiter

ANURADHAPURA

L’ancienne ville royale était le centre politique et religieux du Sri Lanka. Ses temples, monastères et stupas appartiennent au patrimoine mondial de l’Unesco.

whc.unesco.org/ en/list/200


KANDY

Cette «capitale secrète» du Sri Lanka recèle le bâtiment religieux le plus important du pays: le temple de la Dent sacrée.

sridaladamaligawa.lk


SIGIRIYA

Le roi Kasyapa Ier se fit construire un palace luxueux sur le rocher du Lion, dont on peut encore voir les ruines. L’ascension est récompensée par un magnifique panorama
et les splendides fresques des Demoiselles.

sigiriyatourism.com


NUWARA ELIYA

La ville, sise sur les hauts plateaux,
a été fondée par les Britanniques au XIXe siècle. Elle est entourée des plus grandes plantations de thé du pays. Le voyage en train pour y arriver est somptueux.


GALLE

La vieille ville et
le fort de Galle sont inscrits au patrimoine mondial
de l’Unesco depuis 1988. On trouve de nombreux bars
et boutiques dans ses ruelles à l’atmosphère magique.

whc.unesco.org/en/list/451


YALA NATIONAL PARK

C’est le parc national le plus apprécié du pays. On peut y voir des éléphants et des crocodiles et, avec un peu de chance, peut-être même des léopards.

yalasrilanka.lk


Manger

MINISTRY OF CRAB

Superbe restaurant de fruits de mer à Colombo. Les propriétaires sont deux anciens capitaines de l’équipe nationale de cricket. Goûtez le curry de crabe!

ministryofcrab.com


THE GALLERY CAFE

Ou lorsque la cuisine gourmande, l’art et la culture fusionnent: un des meilleurs restaurants du Sri Lanka, décoré par l’architecte star Geoffrey Bawa.

paradiseroad.lk/ gallery_cafe