18. Nov 2016

TEXT VON

Estelle Lucien

Finissage, d’Apichatpong Weerasethakul

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Voici la traduction du texte que l’artiste, cinéaste thaïlandais, Apichatpong Weerasethakul a écrit pour la rubrique finissage parue ce mois dans Bolero. 

I

La nuit dernière, j’ai rêvé d’un individu, captif d’une chute infinie. Son temps s’enroule sur lui-même, son corps est celui d’un adolescent, ses cellules ne vieillissent pas. Il est dans un présent perpétuel, mais tombe dans un vide infini. Mais ce n’est qu’un de ses moi. Il possède un autre moi qui vit dans un temps normal, où il vieillit. L’homme peut communiquer avec son moi adolescent captif et il le fait de temps en temps. L’adolescent parle à son moi adulte puis, des années plus tard, à son vieux moi. Ils bavardent jusqu’à la dernière minute avant qu’il ne meure. L’adolescent continue à tomber.

Dans le rêve, j’agis comme un observateur. Tantôt je suis l’adolescent, tantôt l’homme vieillissant. A un moment, j’essaie de tendre ma main dans le vide mais elle disparaît. Lorsque je ressors mon bras, la main n’est pas là.

II

Si, dans le futur, le cinéma peut être intégré à nos cerveaux, et chaque spectateur vivre une expérience différente en lien avec la même source, en fonction de ses souvenirs, le média atteindra l’élasticité caractéristique de celle du cerveau. Ce genre de cinéma, si on l’appelle encore cinéma, sera beaucoup plus intéressant à faire parce qu’on envisagera le «montage» autrement. Ou le processus de montage sera éliminé, pour ne garder que les sources. Le temps cinématographique ne sera plus fixé, mais relié au «réel». Et si on peut partager cette expérience par connexion cérébrale, on n’aura plus besoin du cinéma parce que chacun d’entre nous possède un cinéma illimité, qu’il soit tiré de l’expérience réelle ou d’expériences fabriquées. Les réalisateurs deviendront obsolètes, mais les créateurs plus recherchés. Le monde sera alors rempli de compassion parce qu’on pourra vivre et sentir la peur et les aspirations des autres. Et l’opposition entre réalité et fiction sera hors sujet.