John DearCroc the Rock (Etagni??re)24 octobre 2014

31. Aug 2015

TEXTE DE

Estelle Lucien

PHOTOGRAPHIE DE

Raphaël Dufour et Seb kohler

Alexandre Lanz rencontre CATIA BELLINI

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Galerie

Du micro à sa paire de baguettes, retour sur le parcours, sincère et atypique, d’une Lausannoise.

Quand je l’ai rencontrée, il y a quelques années, Catia avait les cheveux rouges. Contrairement à la Melody Nelson de Serge Gainsbourg, ce n’était pas leur couleur naturelle. C’était sa signature scénique. Comme un éclair flamboyant tranchant avec la douceur de sa voix au sein de Zorg, son premier groupe, formé en 1998. Flanquée de ses deux complices, elle avait pris goût à l’expérience live. Et le public le lui rendait bien, séduit en grand nombre par les nappes atmosphériques du trio pop folk lausannois.

Après trois albums et le départ du troisième membre, Catia et son acolyte Guillaume ont tâté de la reprise avec leur concept 24 Rec Sessions, notamment celle de Beat It, dont la sortie coïncidait avec la mort de Michael Jackson en 2009. Mais aussi Gimme Gimme Gimme d’Abba, un classique disco revu en version berceuse à la guitare sèche. Puis, tout naturellement, Zorg s’est essoufflé. Le duo sentait le besoin d’un renouveau et a pris le temps de retrouver l’inspiration.

Un micro contre une paire de baguettes

Aujourd’hui, ne les appelez plus Zorg, mais John Dear. Oui, comme les tracteurs américains John Deere, à quelques lettres près. Le folk a laissé la place au rock. Brut, jouissif et on the road, comme un trip à travers les Etats-Unis. Au passage, ses cheveux ont repris leur couleur naturelle. Le regard caressé par son épaisse frange, on retrouve la brunette à l’heure du café, sous le soleil exactement, quelques jours avant son concert au Montreux Jazz Festival. Entre trac et excitation, elle revient sur son parcours, atypique, comme on les aime. Physiquement, la jeune femme a l’allure androgyne et gracile d’une fille Birkin. Les bretelles de sa salopette dévoilent des bras toniques et bien dessinés, résultat des longues heures de son apprentissage de la batterie. En troquant son micro contre une paire de baguettes, sa mutation ne se limite donc pas à la tonalité de ses cheveux. Son jeu, elle le peaufine au fil des dates du groupe à travers la Suisse. Le magnéto en marche, la discussion commence. Dès ses premiers mots, sa voix capte l’attention. Non par sa puissance, mais par sa clarté. Il faut dire que la voix, outre le chant, est un outil qu’elle maîtrise après plusieurs années de radio. Là où d’autres élaborent des plans de carrière, Catia s’en remet à son instinct. Rien n’est calculé dans ce nouveau chapitre. «La batterie sur laquelle je tape, je l’avais achetée dans les années 90, quand je bossais à la Dolce Vita. Je faisais du théâtre, mais je fréquentais beaucoup de musiciens et je m’étais dit: «Pourquoi pas?» A l’époque, j’ai dû en jouer quatre fois. Puis je ne l’ai plus jamais touchée», sourit-elle.

Mais l’instrument ne prend pas la poussière pour autant. Au contraire, la batterie est toujours là – sous les coups d’un autre – accompagnant les premiers pas de Catia sur scène avec son précédent groupe. Le son unique de la grosse caisse lui vaut d’être empruntée par différents groupes de la région pour des enregistrements.

«Sur scène, j’ai l’impression que je dois taper le plus fort possible.»

Les chaises musicales

En quelque sorte, son instrument l’a choisie. «C’est notre déménagement de local qui a tout changé, explique-t-elle. On s’est retrouvés dans une cahute jaune de 12 m2, avec cette batterie dans un coin. Un ami avait installé un ampli vintage et Guillaume a commencé à bidouiller des choses intéressantes sur cette guitare électrique qui n’était pas la sienne. Je n’ai pas eu d’autre choix que de m’asseoir sur le siège de batterie. J’ai commencé ainsi, en donnant une rythmique lorsque c’était nécessaire.» Ça, c’est la théorie. Ensuite, il a fallu suer, travailler. D’arrache-pied. Au quotidien. La réelle progression a lieu au moment du premier concert du groupe, en première partie des Black Angels aux Docks. Un pari presque inconscient que les deux musiciens réussissent malgré un morceau catas­trophique qu’ils recommenceront du début, plus détendus. Mais le gros travail, c’est le studio. «On voulait enregistrer vite et en direct. Il fallait donc que la batterie soit à la hauteur. Pendant trois mois, on a travaillé entre cinq et sept heures par jour.» Révéla-trice, la batterie représente l’ouverture vers tous les possibles pour Catia, qui se découvre une vraie passion. La force et le courage, c’est le fruit de sa détermination qu’elle
récolte aujourd’hui.

Les femmes batteuses

Pour beaucoup de femmes, mais surtout d’hommes, les «batteuses» représentent un fantasme commun,
purement animal et réduisant à néant certains carcans féminins. Au-delà du cliché sexy du girl power, des muscles saillants, l’image rappelle inévitablement celle de l’affiche de propagande américaine réalisée pendant la Seconde Guerre mondiale pour remonter le moral des travailleurs: l’illustration sur fond jaune d’une femme retroussant ses manches avec le slogan frappeur «We Can Do It!» a fait le tour du monde. «Même si je connaissais Sheila E., la célèbre batteuse de Prince, mais aussi les Black Rebel Motorcycle Club et Black Angels, avec leurs batteuses, je n’avais pas d’image précise de l’attitude féminine derrière une batterie. C’est venu avec le temps, mais sans modèle précis. En termes corporels, c’est tellement libérateur, surtout pour moi qui suis taillée comme un cure-dent. J’ai l’impression que je dois taper le plus fort possible, que je dois tout donner. Honnêtement, je me fous de quelle tête je fais quand je joue», admet-elle. Son élément, c’est définitivement la scène. Baguettes en croix placées au-dessus de la tête et T-shirt Jack Daniel’s déniché dans un vide-dressing – un comble pour une fille qui ne boit pas une goutte d’alcool –, c’est derrière sa batterie qu’on la retrouve à Montreux. John Dear live, c’est une alchimie qui fait des merveilles, une complicité au sommet. Et une fille à la batterie dont la puissance n’a pas fini de faire des étincelles.

Photos: Raphaël Dufour (2), IShotPhotography – Caroline Vuagniaux (1)