24. Feb 2017

TEXTE DE

Estelle Lucien

Amor fati (VI)

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Le poète Flynn Maria Bergmann casse ses habitudes avec Amor Fati, un récit romanesque à suivre chaque mois dans Bolero et à entendre ici par la voix de son auteur. 

24

Tu entends ta mère hurler dans tes oreilles, puis dans ton ventre. Tu portes depuis tellement longtemps sa douleur, sa solitude, son inaptitude à se rebeller, qu’à force elles sont devenues tiennes. C’est comme si après être sorti de sa matrice, c’était à ton tour de la porter au creux de tes entrailles. Mais pour toujours. Ton père, tu aimerais ne pas y penser, mais tu as appris avec les années que le temps n’efface pas tout. Il est là, lui aussi. Sous ta peau. Indélébile. Et ce salaud, il ne se gêne pas pour te balancer des coups de pied dans l’abdomen quand tu parviens à faire semblant qu’il n’a jamais existé. Ensemble, ils ont dessiné le tatouage d’un drame familial, brutal comme une guerre, banal comme un jour de pluie, et cette banalité te blesse aujourd’hui presque davantage que les images de violence dont tu as été témoin durant toute ton adolescence. Grandir, c’était donc ça. Etouffer ses illusions et laisser les adultes saccager l’amour. Grandir, c’est donc ça. Revivre jour après jour l’épuisement d’un sacrifice, être ballotté entre la cruauté de l’aiguille et l’absurdité de la nuit. Tu aimerais comprendre ce qui s’est passé, être capable de pardonner, mais tu n’arrives toujours pas à comprendre, et pardonner te dégoûte.

25

Un matin alors que tu te lèves pour aller pisser, la tête encore pleine de bruits hostiles – gifles, insultes, menaces, hurlements, sanglots – ton sexe dur sous ton training telle une route que tes rêves ont ouverte pour toi, tu t’arrêtes au milieu du salon, regardes le fauteuil sur lequel ton père avale des bières lorsqu’il ne bat pas ta mère ou qu’il ne la trompe pas dans une autre ville, puis baisses d’un coup ton survêtement jusqu’aux genoux, et urines sur les coussins comme si ta pisse était une rafale de gifles capable d’éradiquer à jamais la toute-puissance de ton père.

26

Dans le rétroviseur de la voiture que tu viens de voler à tes parents, tu vois ta vie défiler en arrière, les arbres enneigés sur les côtés de la route des croque-morts aux épaules tombantes. Tu allumes la radio. Il n’y a que de la merde. Tant mieux! La vie c’est de la merde. Surtout ta famille de débiles mentaux. Tu regardes encore une fois dans le miroir au-dessus de toi. Longtemps. Tu aimes ta nouvelle gueule. On dirait une créature venue d’une autre planète. Tu fais glisser deux doigts entre tes yeux, de gauche à droite et de droite à gauche. Lentement. Ce mouvement continu t’hypnotise, te fait penser aux essuie-
glaces de la voiture. Une machine, c’est ça que tu veux devenir. Foncer droit devant, sans pensées, sans émotions, sans attaches. Etre un visage sans sourcils, un masque impassible avec des yeux de tueur. Etre un corps sans âme, un bouclier extraterrestre au cœur de métal. Ne plus aimer, ne plus souffrir, ne plus tenter de sauver quiconque. Rouler. Rouler. Rouler. Incassable et immortel. Pour aller où? Peu importe.

27

Alors que le paysage commence à changer, les maisons se faisant plus rares, la forêt plus dense, tu imagines ton père qui crie une première fois dans le salon en découvrant son fauteuil inondé d’urine, et puis qui aboie encore plus fort en déboulant tel un démon dans la chambre à coucher.

28

– Réveille-toi tout de suite! Putain! Connasse! Debout j’ai dit! Tu sais ce que ta petite
pédale de fils a fait à mon fauteuil? Il est où ce merdeux, que je le tue!