13. Jun 2017

TEXTE DE

Flynn Maria Bergmann

PHOTOGRAPHIE DE

Michel Meier

Amor Fati X

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Le poète Flynn Maria Bergmann casse ses habitudes avec Amor Fati, un récit romanesque à suivre chaque mois dans Bolero et à entendre ici par la voix de son auteur. Episode X

 

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9h42. C’est le plus beau jour de ta vie. La langue de Stella est dans ta bouche et sa voix, ou plutôt le souvenir de sa voix, danse autour de tes oreilles tel un serpent à sonnette. C’est ça que les gens veulent lire. 9h51. Cela fait presque dix minutes que vous vous embrassez, mais cela fait aussi presque dix minutes que la dernière phrase qu’a dite Stella avant de monter dans ta voiture grésille dans un coin de ton crâne. Une petite phrase, ridiculement simple et pourtant totalement inaccessible pour toi, parce que les livres cela n’a jamais été ton truc. Putain de jeux vidéo à la mords-moi le nœud! 9h52. Tu pousses ta langue en- core plus loin, fermes les yeux, des oiseaux blancs d’une beauté foudroyante traversent le ciel. Tu crois vraiment que les gens en ont quelque chose à foutre de la littéra- ture? Les livres ça rend pas plus heureux, ça éloigne les gens les uns des autres, ça tue la vie, et pour finir ça rend fou.

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10h. 10 heures tout rond. Rond comme ton cœur. Rond comme les cercles de feu qui blindent ta braguette en hélicoptère de combat. Rond comme ton âme qui s’élève jusqu’à prendre la forme d’un coquelicot de la taille de l’univers. 10h01. Tu savoures l’instant présent, chaque goutte de salive se mêlant dans vos bouches, une insulte au temps qui passe. Quand la mort res- semble à l’extase, autant en pro ter. 10h05. Les toboggans de dynamite sur lesquels vos dents se brisent en poussière de plumes d’anges vous propulsent à cent à l’heure jusqu’à11h59. Stellac’est pas une lle, c’est pas un ange, c’est une bombe. Sexuellement insolente. 14h08. Ça fait plus de quatre heures que tu bandes sans discontinuer. Es-tu en train d’apprendre à lancer tes couteaux sans même le savoir? Stella serait-elle une magicienne capable d’écrire n’im- porte quelle histoire? De presser le passé et l’avenir l’un contre l’autre comme deux fruits mêlant leur pulpe? 14h30. C’est le plus beau jour de ta vie.

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15h16. Finalement tu t’aperçois qu’il y a des gens autour de vous. Des gens qui font des choses. Ou des choses qui font des gens? 15h21. Vous croisez un maha- raja qui promène un gang de crocodiles au bout de chaînes en or. 15h25. Tu de- mandes à Stella si tu rêves, si elle t’a drogué ou si tout le monde est comme ça dans ce cirque. 15h34. Les quatre tronçonneuses vertes se couchent sur le dos alors que leur maître décroche de son turban violet l’interminable plume d’autruche qui y trônait, ses ma- nipulations lentes et précises comme s’il faisait un strip-tease. 15h37. Un nain complètement nu arrive devant le maharaja, portant sur sa tête un bi- don de peinture ouvert. 15h42. La plume d’autruche plonge dans le pot de peinture alors que le nain suce le monarque aux pieds duquel gisent à présent ses habits épicés d’arabesques de diamants et d’effluves de thé aussi enivrants que les mystères du Gange. 15h58. Tes yeux incrédules font des bonds entre les quatre crocodiles allongés devant vous. 16h00. Sur chaque ventre écaillé tu distingues un mot différent peint en blanc, le tout formant la phrase je suis en retard. 16h01. Tu embrasses Stella. Il ne faut sur- tout pas que ça s’arrête. 16h08. Un petit la- pin sort de la bouche d’un des crocodiles et s’enfuit.

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16h19. Trois colosses blonds vous encerclent et se mettent à parler aussi fort que s’ils voulaient élargir les crevasses entre les nuages. Ich heisse Helmut, s’écrie le plus grand. Ich heisse Helmet, riposte le moyen. Ich heisse Heimat, tonne le plus petit, frêle comme un taureau anorexique affublé d’une mohawk peroxydée. Et toi, comment t’appelles-tu ? Tu ne sais plus.