FLYNN-MARIA_BERGMANN_portrait-choix_28

13. Aug 2017

TEXTE DE

Flynn Maria Bergmann

PHOTOGRAPHIE DE

Michel Meier

Amor Fati XII

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Le poète Flynn Maria Bergmann casse ses habitudes avec Amor Fati, un récit romanesque à suivre chaque mois dans Bolero et à entendre ici par la voix de son auteur. Episode XII

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Vas-y quoi? Plonger tes derniers couteaux dans ton abdomen ou les lancer autour des silhouettes que vous aviez dessinées sur les portes à la peinture phosphorescente avec Stella? Ton bras descend machinalement vers tes hanches. Les portes grimacent tels des zombies. Vous en aviez de ces idées! Un couteau traverse l’espace. Des idées constellées de corps illuminant les secrets de la nuit. Puis un autre. Des idées délirantes qui vont te bouffer tout cru. Puis le public. Puis vos ancêtres. Puis tout ce qui a jamais existé. Eclairs d’acier qui se plantent là où il faut. Au millimètre près. Les cris de la foule voyagent plusieurs fois autour du chapiteau, souffle sauvage faisant presque décoller la sciure sous tes bottes de cow-boy. Vas-y où? Au centre de la terre? Là d’où les morts s’époumonent à nous appeler. Stella avait hurlé ton nom en rafale la première fois que vous aviez fait l’amour. Ça t’avait super excité. Ton sexe au fond de son ventre, son ventre le centre de la terre, la terre une tempête de boules de feu. Tu l’avais baisée comme si tu voulais l’assassiner. Elle avait fait pareil. Morts. Ressuscités. Morts. Ressuscités. Les falaises autour du petit lac rose amplifiant vos râles en rugissements, échos de chair et de pierre, entrechoquant le diable à Dieu jusqu’aux confins de la démence. Tout ça, c’est des conneries. L’amour est une tragédie, et les vraies tragédies ne se jouent qu’une seule fois.

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Vous n’aviez même pas 20 ans. Tout était nouveau, facile, délicieux. Les gens du cirque t’avaient adopté spontanément. Ils ne t’avaient posé aucune question sur ton passé, tes sourcils rasés, ta main ensanglantée. Malgré le fait que ce soit des adultes, ils t’avaient pris tout nu, sans valise, paumé et enragé, juste ravis d’agrandir leur famille. Cela t’avait ébranlé à un tel point que pendant des nuits tu t’étais endormi en te pinçant très fort dans le noir.

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Tous les dix jours vous partiez pour une nouvelle ville. Tu raffolais de ces moments d’extrême agitation durant lesquels tout le monde courait à gauche à droite, en chantant ou en gueulant, selon l’étendue de ce qu’il restait à faire. Démonter les rangées de sièges et les empiler sur les camions, rassembler les animaux dans les cages sans qu’il y ait d’accident, amener les malles de costumes et d’accessoires dans les caravanes, ranger les caisses de projecteurs, de câbles, de cordes, de vis et de boulons. Tu adorais porter tout ce qui te passait sous le nez, savourant chaque aller-retour entre le cirque qui se vidait et les camions qui se remplissaient, le poids de chaque objet entre tes mains, un hymne à la vie.

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– Pipo, la caisse avec la machine à fumée, je la mets où?

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Une fois arrivés dans la nouvelle ville, un bled la plupart du temps, il s’agissait de faire la même chose. En sens inverse et si possible encore plus vite. C’est à ce moment-là que tu prenais vraiment ton pied. Lorsque la bâche rouge posée à plat sur un parking commençait à s’élever autour des poutres d’acier, se gonflant un peu plus à chaque effort, vos visages et vos bras dégoulinant de sueur, la colossale capucine bombant le torse une fois de plus à l’extrémité de vos cordes, tu te disais intérieurement regarde Stella, il y a notre amour qui embrasse le ciel.