FLYNN-MARIA_BERGMANN_portrait-choix_28

18. Oct 2017

TEXTE DE

Flynn Maria Bergmann

PHOTOGRAPHIE DE

Michel Meier

Amor Fati XIII

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Le poète Flynn Maria Bergmann casse ses habitudes avec Amor Fati, un récit romanesque à suivre chaque mois dans Bolero et à entendre ici par la voix de son auteur. Episode XIII

 

Cette vie de rêve avait duré longtemps. Voyager. Faire voler des couteaux. Récolter des applaudissements. Au fil du temps, les gens du cirque étaient devenus ta famille. Une famille sans père ni mère, sans chef ni chien, sans mensonge ni monotonie, un tourbillon de personnes, belles et cinglées, anneaux de Saturne criblés de paillettes, qui chaque soir essayaient d’enflammer les cœurs du public comme un champ de blé. Ce rêve de vie avait duré longtemps. Trop peut-être? Avais-tu rêvé toutes ces années? Vagabonder. Faire voltiger l’amour. Recueillir des confettis d’extase. Tout avançait main dans la main. La vie, Stella, le cirque, trois rythmes tellement collés l’un à l’autre qu’ils ne dessinaient qu’un seul chemin. Tout était simple. Les routes enfantaient les désirs, les désirs aiguisaient les couteaux, les couteaux étanchaient les routes, langues noires soudant l’espace entre toi et toi, Stella au centre, le cirque tout autour, deuxième peau vous protégeant contre l’extravagante brutalité du monde.

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Il te reste quatre couteaux à lancer. Quatre portes à balafrer. Quatre saisons à fendre. L’hiver. L’hiver. Une lame s’enfonce profondément dans une des portes. L’hiver. Le public t’ovationne. Le chapiteau s’assombrit, passant du bleu foncé au bleu allez tous vous faire foutre. L’hiver. Schlak! Tu contemples le manche du couteau qui vibre dans le bois, puis ta partenaire qui te fait un clin d’œil appuyé. Pendant une fraction de seconde, tu hésites à catapulter ton avant-dernier poignard au fond de son orbite. Tu vois la scène… Gore à souhait… La foule qui hurle de façon hystérique… Certaines personnes courant vers les sorties… Romero ressuscité qui t’applaudit depuis le premier rang… Toi hilare qui clignes de l’œil en direction de George… Le corps de ta partenaire qui tombe au ralenti… Les franges vert pistache cousues aux hanches de son body virevoltant pathétiquement comme si elles pouvaient ralentir sa chute… Et puis sa belle petite gueule… Surtout sa belle petite gueule… Sa belle petite gueule de salope qui ne te fera jamais oublier le visage de Stella… Sa bouche déformée par la douleur… Ses cheveux en pagaille… Son œil rouge comme un trou du cul chiant des hémorroïdes… Ton couteau vissé à son crâne, imperturbable tel un roi sur son trône.

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Mais.

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Ça.

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Tu.

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L’as.

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Déjà.

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Fait.

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Tu revois la scène comme si elle se déroulait sous tes yeux. L’horreur absolue. Tu revis tout ce qui s’est passé après. La routine de l’autodestruction. Toutes ces soirées à boire pour oublier. Tous ces après-midi à boire pour te punir d’être incapable d’oublier. Tous ces matins à boire, à te faire croire que c’est comme ça que tu pourrais les retrouver. Mais on ne retrouve jamais les morts ni les disparus, pas plus qu’on ne remonte ni n’arrête le temps. Tu savais ça avant même de te mettre à vider des bouteilles. Connard! Abruti! Minable! Tu t’étais détesté de suivre l’exemple de ton père. La solution de facilité. Celle que beaucoup d’hommes prennent lorsqu’ils sont malheureux. Picoler et ruminer. Ruminer et picoler. Maudire le monde. Hurler en silence qu’on est trop faible pour affronter la vie. Quelle vie? Et puis, tu avais eu un sursaut de fierté. Ressembler à ton père. Tout mais pas ça. Alors tu avais trouvé autre chose. Une échappatoire plus appropriée à ton chagrin, ta perte, ton absolue solitude. Réparer le mal par le mal. Tes couilles, c’était ça l’ennemi.