05. Oct 2018

TEXTE DE

Tina Bremer

Évasion: Au milieu coule l’Hudson

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Bière artisanale contre champagne, forêts contre plage: la vallée de l’Hudson est le pendant vert des Hamptons et attire des New-Yorkais en mal de nature.

Peut-être est-ce juste le soleil qui joue un tour à nos yeux, posant un filtre sur les maisons à pignons, les paddocks et les champs de blé, adoucissant tout, même nos âmes. Ici, au nord de New York, l’heure et demie de route nous séparant de Manhattan est seulement un chiffre qui ne veut pas dire grand-chose. Les gratte-ciel et le ronronnement de la mégapole sont à des années-lumière de ce paysage de carte postale presque trop beau pour être vrai. A tel point que l’on se croirait parfois dans The Truman Show. On s’attend presque à entendre quelqu’un lancer: «Et au cas où l’on ne se reverrait pas, une bonne soirée et une excellente nuit!»

Des petites échoppes tenues par leurs propriétaires ans les rues de Rhinebeck.

La vallée de l’Hudson est la réponse verte aux Hamptons, destination privilégiée de Long Island où la bonne société new-yorkaise passe ses fins de semaine, où une soirée mondaine chasse l’autre et où le champagne coule à flots comme les vagues vers le rivage. Mais dans le Dutchess County, on préfère la bière, sortie des tonneaux des microbrasseries, et on chérit évidemment la rivière à laquelle la vallée doit son nom: l’Hudson River serpente sur presque 500 km entre Albany et l’Atlantique. Le «Rhin de l’Amérique», comme les immigrés allemands et néerlandais aiment l’appeler, est la source de vie des forêts des Catskill Mountains, ces montagnes de l’ouest. Il irrigue les vergers et pâturages qui s’étendent à l’est.

Ici, c’est la campagne: on revient aux sources

«Hamptons ou Catskills?» interroge un t-shirt suspendu dans un grand magasin de la 5e avenue. Voilà qui a attisé notre curiosité pour cette région située en haut de l’Etat de New York et qui, pour la plupart des Européens, n’est qu’une tache blanche. «La vallée de l’Hudson est beaucoup plus tranquille que les Hamptons. Ici, on n’est pas dans la frime», résume Alicia Adams. En 2006, avec son mari Daniel, cette femme de 42 ans a quitté la Bavière pour s’installer à Millbrook, petite ville se composant d’une rue principale arborée et de deux ou trois rues adjacentes, qui ressemble à une foule de ces bourgades miniatures de la région. «Les gens sont très ouverts et accueillants. Ici, c’est la campagne: on revient aux sources.»

Alicia Adams, en pull et écharpe de sa propre marque, avec Boulder, un des alpagas de son élevage.

Alicia et Daniel sont à la tête de l’un des plus grands élevages d’alpagas des Etats-Unis. Quelque 200 animaux bondissent dans les fermes avoisinantes. Chacun a un prénom et aucun ne finira en gigot. Dans un premier temps, Daniel avait imaginé l’entreprise uniquement pour faire de l’élevage. C’est Alicia qui, en 2009, a eu l’idée de faire fabriquer des pulls, écharpes et couvre-lits. La marque Alicia Adams Alpaca était née. Depuis, elle se vend dans le monde entier. En Angleterre, le prince George et la princesse Charlotte se blottissent dans des couvertures spécialement brodées pour eux, un cadeau de baptême des Obama. Nelson Mandela a également reçu un présent signé Alicia Adams Alpaca de la part de l’ex-couple présidentiel. Ces belles pièces, toutes tissées au Pérou, sont notamment en vente chez Barneys et, en Suisse, à l’hôtel The Alpina Gstaad. «Mes parents habitent là-bas, je suis allée à l’école à Genève», résume Alicia.

La vallée de l’Hudson peut avoir l’air d’une belle endormie, mais il ne faut pas se fier à cette première impression. Derrière les clôtures électriques et les forêts de chênes, plusieurs célébrités ont leur résidence secondaire, loin de la lumière des projecteurs. Bette Midler passe régulièrement à la boutique d’Alicia; le week-end, les Bulgari s’installent dans leur maison de maître là-haut sur la colline; le samedi, sur son propre terrain de foot, Massimo Ferragamo tape dans le ballon avec le coiffeur vedette Frédéric Fekkai. Et le gourou hôtelier André Balazs fait pousser des tomates et des concombres dans sa ferme bio. «Le diner de Millbrook est le lieu de rendez-vous des célébrités, mais tout reste discret: les événements tournent surtout autour du sport. En été, on joue au polo, on pêche et on monte à cheval. L’hiver, on patine ou on skie», détaille Alicia.

Les vedettes se retrouvent au Millbrook, un “diner”, qui est également l’un des fast-foods historique de la région.

Et tout cela principalement dans les Catskills, qui ondulent à perte de vue sur la rive opposée. Au printemps, elles sont vert bouteille et à l’automne, rouge flamboyant. Lorsque l’été indien met le feu aux feuilles d’érable, le paysage resplendit de rouge, d’orange et de rose. Dès le milieu du XIXe siècle, les peintures de l’Hudson River School représentaient déjà les flancs des montagnes et leurs œuvres ont contribué à la renommée de la vallée. On connaît surtout Thomas Cole et son élève modèle Frederic Edwin Church. Leur Villa Olana se visite toujours. Depuis ce petit château oriental, qui trône comme un seigneur sur une colline, on a la plus jolie vue sur la vallée.

A Rhinebeck, les maisons en bois sont omniprésentes.

Les maisons de maître situées en aval sont encore plus imposantes. Dans la bourgade de Hyde Park, on peut visiter l’ancienne maison de Franklin D. Roosevelt, 32e président des Etats-Unis, pour 18 dollars. Deux miles plus loin, au bord de la Route 9, voilà la villa de Frederick William Vanderbilt, petit-fils de l’industriel Cornelius Vanderbilt, qui fut l’homme le plus riche d’Amérique. Construite en 1898, elle est blottie dans un parc et compte 54 pièces. Le vent murmure dans les arbres et dans les herbes des champs, racontant des histoires de journées ensoleillées, de robes virevoltantes et de tintements de verres en cristal. On pourrait presque entendre les rires des convives s’élancer vers les hauts plafonds des salles de réception. Roosevelt avait convaincu son voisin, qui n’avait pas d’enfants, d’ouvrir sa propriété au public après sa mort.

Frederick William a suivi les traces de son grand-père, à qui appartenaient les plus importantes lignes de chemin de fer des Etats-Unis. Il a dirigé durant toute sa vie la New York Central Railway, dont les rails partaient de Grand Central Station, traversaient la vallée de l’Hudson pour rejoindre Chicago. La société n’existe plus, mais les voies continuent de filer vers le nord, souvent au bord de l’eau, sur les ponts en acier qui relient les rives. «La vallée de l’Hudson est une destination très appréciée des New-Yorkais pour le week-end», explique Tamara Ehlin. Il y a deux ans, cette cuisinière a ouvert The Forsyth à Kingston, un adorable bed and breakfast avec des fenêtres à croisillons et des lattes de parquet qui grincent, à quelques minutes à pied seulement de la promenade historique au bord de l’eau. Le soir, les bateaux à voile accostent au port, des musiciens jouent sur la promenade et l’on déguste des moules fraîches au restaurant Ship to Shore.

Le restaurant Liberty à Rhinebeck

«Avec mon mari, nous avons une maison à Brooklyn, mais je voulais me rapprocher de la nature. Ici, on se sent comme là- bas il y a vingt ans. Les logements sont encore abordables et beaucoup d’artistes new-yorkais s’installent dans le coin», raconte Tamara. A Beacon, à seulement une heure de métro de la Grosse Pomme, c’est l’inverse: on ne voit plus aucun panneau «à vendre» dans les jardins. Les biens immobiliers à acquérir se font rares. Il y a dix ans, seuls des toxicomanes et des gangs se risquaient dès la nuit tombée dans les rues de cette petite ville. Maintenant, la journée, on se balade dans les cafés et à la brasserie au bord de l’eau, on visite le musée d’art contemporain Dia:Beacon, installé dans une usine où, jadis, on imprimait des cartons. Ou alors on pique-nique dans les champs du Storm King Center, un musée en plein air où l’on peut voir plus d’une centaine de sculptures monumentales signées Roy Lichtenstein ou Sol LeWitt. Hudson, la ville homonyme, aimante aussi la vallée depuis toujours. Et elle a sa superstar: il y a quelques années, Marina Abramovic a acquis l’ancien théâtre datant de 1936 afin d’en faire un centre consacré aux arts de la scène. Pour le transformer, l’architecte vedette Rem Koolhaas a imaginé un concept spectaculaire. Ne manquait que l’argent. Derrière les colonnes, les fenêtres restent barricadées et l’artiste serbe continue à bricoler ses performances dans sa propre maison, aux portes de la ville, lorsqu’elle n’est pas en train de s’acheter une nouvelle tenue signée Yohji Yamamoto ou Issey Miyake chez Kasuri. «Elle vient régulièrement», glisse Jonathan, le propriétaire de la boutique. Il a évidemment eu vent du tourbillon des fonds promis qui ne sont jamais arrivés et des accusations qui ont fusé. «D’une façon ou d’une autre, elle a quelque chose qui vous fait perdre tout sens critique quand vous la rencontrez.»

Ces dernières années, la petite ville de Kingston s’est refait une jeunesse.

Scandale ou pas, l’art ne manque pas à Hudson. Derrière les façades de Warren Street, dignes d’une BD de Lucky Luke, les portes tintent sur des magasins d’antiquités et des galeries. Les studios de yoga s’occupent du bien-être de votre âme et les restaurants proposant des produits locaux de celui de votre corps. En fin de journée, on se retrouve au comptoir du Spotty Dog. Cette ancienne caserne de pompiers est devenue en librairie avec un pub attenant. Les sirènes se sont tues; au mieux, les romans policiers ou les alcools derrière le bar se chargeront d’accélérer votre pouls. A Hudson, la vieille horloge du passage à niveau tictaque plus lentement. Les écureuils traversent la rue en sautillant. Dans le petit parc sur Columbia Street, les marchands des quatre saisons déballent leurs légumes et les confitures maison. Au crépuscule, le soleil qui se noie derrière le fleuve inonde les rues de sa lumière chaude pour la dernière fois de la journée. Clap de fin pour le Truman Show? Peut-être, mais celui qui a mis en scène ce beau monde préservé mérite un oscar.


VOYAGER

Vols directs de Zurich et Genève pour New York avec Swiss et United. De là, train ou voiture de location. 


DORMIR 

TROUTBECK
Cet hôtel qui vient d’ouvrir à Amenia est rempli d’histoire jusqu’au plafond, mais réinterprétée. Jadis, Mark Twain, David Thoreau ou John Burroughs ont puisé leur inspiration ici. Aujourd’hui, cette maison de maître est ouverte à tous. La déco est signée du fameux studio de design Champalimaud, à qui l’on doit celle du Dorchester à Londres ou du Pierre et du Waldorf Astoria à New York. Le Troutbeck, situé entre champs et rivière, fait partie des Design Hotels.
Dès 275 fr. la double, 

THE FORSYTH B&B
Les cinq chambres de ce bed and breakfast de Kingston ont été aménagées avec le souci du détail et beaucoup d’amour. Tamara, la propriétaire, est cuisinière et ses hôtes se régalent de son talent au petit-déjeuner. Chaque matin, elle propose trois plats chauds dignes d’un restaurant gastronomique.
Dès 200 fr. la double avec petit-déjeuner.

MOHONK MOUNTAIN HOUSE
Tout est dans la situation, car cet hôtel installé dans un château de 1869 dans les Catskills offre une vue sublime sur la vallée. Il est aussi un point de départ idéal pour des randonnées.
Dès 462 fr. la double

SAUGERTIES LIGHTHOUSE
Ce phare historique mérite que l’on s’y rende à pied, en empruntant les passerelles et en traversant
les roseaux. On peut aussi y dormir, mais il faut s’y prendre à l’avance, car les deux chambres affichent souvent complet.
Dès 250 fr. la double


MANGER 

CULINARY INSTITUTE OF AMERICA
Depuis 1946, l’élite des chefs étasuniens se forme ici: l’institut fait partie des meilleures écoles de cuisine du monde. Les visiteurs peuvent manger dans l’un de ses cinq restaurants. 

GRAZIN’ DINER
L’un des nombreux «diners» historiques de la région. Ce bijou de l’Hudson sert des menus à base de produits locaux et la viande est bio. 

MERCATO OSTERIA ENOTECA
Parmi les meilleures tables italiennes de Red Hook. Le copropriétaire, Franceso Buitoni, fait partie de la famille du fameux fabricant de pâtes. 


VISITER 

DIA:BEACON
Au bord de l’Hudson River, des œuvres monumentales d’artistes contemporains comme Donald Judd ou John Chamberlain sont exposées dans d’anciennes halles de production. 

STORM KING ART CENTER
Remplissez vos paniers de pique-nique et pédalez toute la journée dans les champs, au milieu d’œuvres de sculpteurs célèbres. Totalement méditatif. 

ART OMI
Un parc de sculptures plus petit, mais tout aussi beau. 

OLANA
De l’ancien domicile du peintre Frederic Edwin Church, on a une vue imprenable sur la vallée. Ce petit château de style persan se visite. 

VANDERBILT MANSION
Une visite guidée de la propriété de l’un des plus riches Américains donne une bonne idée de son mode de vie. 

HOME OF FRANKLIN D. ROOSEVELT
La maison du 32e président des Etats-Unis se complète d’un musée. 

FISHER CENTER FOR THE PERFORMING ARTS
Sur le campus du Bard College, l’architecte vedette Frank O. Gehry a construit un incroyable théâtre. 

POUGHKEEPSIE BRIDGE
Désaffecté, cet ancien pont ferroviaire surélevé sur l’Hudson est le plus long du genre dans le monde à être réservé aux piétons. 


SHOPPER 

ALICIA ADAMS ALPACA
Dans sa jolie boutique de Millbrook, Alicia Adams vend de magnifiques articles en laine d’alpaga. Egalement en vente à l’Alpina Gstaad et en ligne. 

KASURI
Dans cette boutique d’Hudson, on trouve des marques avant-gardistes comme Yohji Yamamoto, Issey Miyake ou Rick Owens.