13. Sep 2018

TEXTE DE

Leoni Hof

ÉVASION: Folie Finnoise

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Jours sans fin et nuits blanches: les étés en Finlande sont courts et intenses. À la belle saison, le pays devient la destination incontournable du Nord.

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On l’a maudit, imploré. Et puis il finit quand même par se montrer. Une heure avant minuit. Comme un invité qui arrive toujours le dernier à la fête et ne décolle plus. En Finlande, ces nuits où le soleil ne se couche jamais vraiment s’appellent les «nuits blanches». Plus on va vers le nord, moins il y a d’horizon derrière lequel l’astre solaire peut se cacher. On dit que si une jeune fille place sept fleurs sous son oreiller à la nuit de la Saint-Jean, son futur fiancé lui apparaîtra en rêve. C’est un fait: la plupart des bébés viennent ici au monde neuf mois après les célébrations du solstice d’été.

Mais la nuit de la Saint-Jean est déjà passée, et nous cherchons toujours le sommeil. Une lumière laiteuse s’immisce par les interstices des rideaux. Vers 2 heures, il fait un peu plus sombre, un instant, mais à 4 heures, c’est déjà fini. On devient un peu fou à cette saison. Mais c’est tout à fait normal ici. Après tout, l’hiver est long, et il reviendra bien assez tôt. L’été doit être vécu à fond. Et il semble que les Finlandais y arrivent très bien. Selon le rapport de l’ONU, c’est ici que vivent les gens les plus heureux sur terre. On les rencontre par exemple à Jyväskylä, à l’ouest de la région des lacs. La ville bourdonne comme une ruche. Comme si toute l’énergie qui s’était accumulée pendant les sombres mois d’hiver devait jaillir. Lorsque l’été s’empare de la ville, celle-ci se mue en salon. On pique-nique dans le jardin de l’église, avec ses cafés en plein air, un frisbee vole dans le parc bordant le lac Päijänne, suivi par celui qui essaie de l’attraper, à l’arrière-plan des filles font des pompes, sur l’eau un homme cherche l’équilibre sur une planche à voile. La vie en été est si différente de celle en hiver, quand les lacs sont gelés et que le ciel s’obscurcit dès midi. Maintenant, les rues s’emplissent de musique, c’est le temps des festivals. Le soir, on se presse au club Lutakko, un bâtiment de briques rouges, pour écouter l’Acid Symphony Orchestra. Le DJ finlandais Jori Hulkkonen donne le ton à la table de mixage. Il rassemble autour de lui des messieurs en costume qui font chanter les synthétiseurs. Quand ils ne sirotent pas la vodka qui passe de l’un à l’autre. Les femmes, dans le public, ont les tempes rasées. Les hommes portent chignon, longue barbe, t-shirt de death metal et ont l’air doux. Les basses résonnent au niveau de l’estomac, un stroboscope scintille, les fans de rock dansent pensivement, et nous avec. Peu avant minuit, les premiers clients sortent du club en titubant, et le soleil brille dans le ciel comme lors d’une après-midi somnolente.

Les Finlandais aiment faire les choses un peu autrement. La Finlande est le pays des extrêmes. Pas seulement du point de vue du jour et de la nuit, de l’été et de l’hiver. La langue finnoise est composée de monstres comme lentokonesuihkuturbiinimoottoriapumekaanikkoaliupseerioppilas. Des mots à rallonge que, très vite, on n’essaie même plus de retenir. Ici se tiennent les Championnats du monde de porter de femme et les Olympiades du lancer de téléphone portable. Et même le passe-temps préféré des Finlandais, le sauna, obéit à ses propres règles. Ou plutôt à leur absence. On prend un sauna comme il nous plaît. On boit de la bière, on grille des saucisses dans l’étuve, et on y discute affaires, car cul nu, on est tous égaux.

Lorsqu’on rencontre un finlandais, il devient un ami pour la vie

En se baladant à travers Jyväskylä, le soir, on entend une mélodie couler de la tour d’observation située sur le mont Harju. Ceux qui émigrent en ont tellement la nostalgie qu’il existe à présent une application pour pouvoir l’écouter à distance. Rinna Valjakka et Minna Suominen ne songent pas à émigrer: les deux jeunes femmes ont réalisé leur rêve en ouvrant un boutique-hôtel et un café. Leur but est de faire connaître la culture nationale à leurs hôtes. «Lorsqu’on rencontre un Finlandais, il devient un ami pour la vie», disent-elles. Mais il faut un peu de temps pour cela. A moins que l’on tombe sur quelqu’un comme Valo, croisé lors d’un spectacle de danse moderne.

«Les Finlandais sont tous un peu autistes. La plupart d’entre eux n’aborderaient jamais un étranger», explique Valo. Qui prouve le contraire. Pourtant, lui est vraiment autiste, nous confie-t-il. Il revient du défilé de la Helsinki Pride. Nous montre des photos sur son portable, où il est entouré de drapeaux multicolores, et nous raconte son histoire. Valo est le nom qu’il s’est choisi lui-même, et qui figurera bientôt dans son passeport. Il souhaite devenir avocat. Nous parlons des robots, des gens, de la politique finlandaise. Du fait que les citoyennes du pays ont été les premières Européennes à obtenir le droit de vote. Du fait que les hommes, ici, ont le sentiment de devoir protéger leur pays. Mais de quoi? Sur ce coin de planète peu peuplé, il est invraisemblable que l’on souffre de la promiscuité. Il y a moins d’habitants qu’en Suisse sur une surface presque aussi grande que l’Allemagne. Avant que nos chemins se séparent, Valo ouvre grand les bras: «Sois toi- même!» et s’en va d’un pas chaloupé. Valo signifie «lumière» en finnois.

©Marianna Jamadi

Du train qui nous ramène à Helsinki on voit défiler la forêt. Des fleurs multicolores. Des lacs. La Finlande en compte quelque 190 000, qui recouvrent près de 80% de la surface du pays. Des maisons en bois rouges. Des maisons en bois vertes, des bleues. Et puis de nouveau des bouleaux, des bouleaux et des bouleaux. Une étendue sauvage regorgeant de baies dont on fait de la compote et des jus. Il pousse des champignons et des plantes sauvages. Tout le monde a le droit de les cueillir, comme en Suisse. Mais les Finlandais le soulignent un peu plus souvent, le fait que chacun a le droit de s’emparer des trésors de la forêt, et une certaine fierté résonne toujours dans leur voix. 

Helsinki est ordré et propre comme un sou neuf. Et si quelque trouble y naît tout de même de temps à autre, c’est la faute de Jaakko Blomberg, 34 ans, activiste urbain, grand escogriffe à la queue de cheval blonde. Il a grandi en province, son père l’aurait bien vu chasseur et pêcheur. Mais Jaakko est venu en ville pour faire des études. Et celle-ci lui a paru bien trop sage. En 2012, il convie les gens, via les réseaux sociaux, à participer à un marché aux puces. Sans attendre d’autorisation. A la mairie, on fulmine contre le Cleaning Day, on redoute un chaos inouï dans les rues. Mais Jaakko Blomberg ne se laisse pas impressionner, et son marché est un succès. Il dit: «Il vaut mieux faire les choses sans attendre la permission. Sinon, il ne se passe jamais rien.» Désormais, deux fois par an, dans tous les coins du pays, on ressort de la cave ses vieux fauteuils, ses anciens disques et ses vêtements. L’occasion pousse les gens à se parler. Et c’est ça, l’objectif premier de l’activiste. Que les citoyens se réapproprient leur ville, ensemble. Au fond, cette manière de faire – prendre soi-même les choses en main et ne pas se laisser démonter – est typiquement finlandaise. Ce trait de caractère nommé sisu se révèle dans la combativité, l’obstination et la patience, et a déjà fait l’objet de quelques livres.

Outre le Cleaning Day, Jaakko Blomberg a également organisé un dîner dans la plus grande rue commerçante de la ville. Mille personnes ont pu y participer, l’événement affichait complet après deux minutes. Il a aussi monté des expositions dans des appartements privés et mis sur pied le Sauna Day, journée pendant laquelle les particuliers ouvrent les portes de leur sauna et invitent les étrangers à venir se dénuder chez eux. Les Finlandais se débarrassent volontiers de leurs vêtements, mais aussi des trop nombreuses règles. Aujourd’hui, les politiciens commencent à témoigner une certaine bienveillance à l’égard de Jaakko Blomberg. C’est que ses actions apportent des changements positifs à la ville. Pendant longtemps, on n’était pas habitué à cela. Pendant des siècles, la Finlande a été tantôt sous tutelle suédoise, tantôt occupée par les Russes. Elle a accédé à l’indépendance en 1917, et fait à présent partie de l’UE. Il y régnait auparavant une bureaucratie rigide, qui ne laissait aucune place aux idées créatives. Il n’y avait pas de bourgeoisie pour participer à l’aménagement de la ville. On vivait chacun pour soi. Il existe aussi un mot en finnois pour décrire cela: kalsarikännit, qui signifie «se saouler à la maison, en caleçon».

©Marianna Jamadi

Et pourtant, Helsinki est aujourd’hui une métropole bien vivante. Même le désert de béton de Pasila a vu fleurir des oasis de street art international. Lentement, les gens ont pris conscience qu’ils peuvent transformer la ville qu’ils habitent. Partout, on trouve des exemples de désobéissance civile dans le meilleur sens du terme. «Nous sommes la ville!» peut-on lire à chaque coin de rue. L’Allas Sea Pool non plus n’existerait pas si ses concepteurs s’étaient laissé décourager, il y a deux ans, par les difficultés qu’ils ont eues à obtenir le permis de construire. Non, ils ont pu compter sur le soutien de la population, et ont rassemblé 1,7 million d’euros pour le projet. Aujourd’hui, en face du palais présidentiel classé monument historique, on peut prendre un sauna et nager dans un bassin d’eau de mer même lorsque la température dégringole en dessous de zéro. Il règne une atmosphère de renouveau en Finlande, dont la capitale se transforme plus vite qu’aucune autre métropole nordique. Profitons-en: après tout, on pourra toujours se reposer plus tard.


VOYAGER 

Finnair propose des vols directs de Genève à Helsinki. Il faut ensuite prendre un vol intérieur pour Jyväskylä ou s’y rendre en train (3,5 heures).


DORMIR 

HOTEL ST. GEORGE, «The place to be» à Helsinki, confortable et unique en son genre. Une des plus belles chambres est la suite St. George, avec vue sur le parc de la vieille église. On peut passer la soirée au bar du jardin d’hiver ou au restaurant chic Andrea. 


MANGER 

YES YES YES
Si vous aimez les couleurs bonbon, vous serez ici au septième ciel. Le Yes Yes Yes était autrefois une filiale de McDonald’s. Mais rien ne rappelle ce temps-là, ni le design chic et charmant des espaces intérieurs, ni les plats végétariens. 

SHELTER
Dans l’ancien entrepôt du port de Katajanokka, on se laisse surprendre par un menu à trois, quatre ou cinq plats. Le service est impeccable, et il est bien agréable de s’asseoir dehors lorsqu’il fait beau. 

JUURI
Des arômes authentiques, des herbes sauvages et des idées folles: tels sont les signes distinctifs de la cuisine du restaurant Juuri. Il est réputé pour ses «sapas», un genre de tapas finlandaises. 

STORY
Dans la halle du marché de Helsinki, on observe l’agitation frénétique tout en avalant une soupe de poissons crémeuse. Un samedi après-midi parfait! 


SHOPPER 

MARIMEKKO incarne le design finlandais depuis plusieurs décennies. A côté de vêtements aux coupes audacieuses et aux couleurs tranchées, la marque propose des articles de décoration d’intérieur. 

LOKAL
Magasin et galerie d’art en un. Les kimonos de Klaus Haapaniemi et les jolies boîtes à bijoux
de la céramiste Jatta Lavi sont splendides. 

IVANA HELSINKI
Ce label indépendant finlandais a présenté sa collection anniversaire à la dernière Semaine de la mode de Paris. 


VISITER 

MAISON EXPÉRIMENTALE DE MUURATSALO
C’est l’architecte Alvar Aalto qui a bâti, avec sa seconde épouse, cette résidence d’été au bord du lac Päijänne, sur l’île de Muuratsalo. L’endroit, avec le bateau également créé par l’architecte et le sauna à fumée, peut être découvert dans le cadre d’une visite guidée. 

ALVAR AALTO MUSEUM
En plus des bâtiments, l’exposition présente des objets en verre et des meubles créés par l’architecte. Après la visite, il faut goûter au gâteau à la rhubarbe du joli café. 

AMOS REX
Suivez la réclame lumineuse: le nouveau Musée d’art de Helsinki ouvre ses portes à la fin août dans les locaux du Lasipalatsi (palais de verre). Place pour commencer au groupe d’artistes japonais TeamLab et à leurs œuvres numériques. 


S’AÉRER 

SUR L’ EAU
Dans les environs de Jyväskylä, il existe d’innombrables possibilités de sports aquatiques. Des radeaux-saunas partent du port. À Tupaswilla, on transpire dans le plus grand sauna à fumée du monde. 

À LA DÉCOUVERTE D’UNE ÎLE
De la place du marché, on rejoint en bac une des îles faisant face à Helsinki. Isosaari, ancienne île militaire, est encore peu connue, car elle n’est ouverte au public que depuis 2017. Sise à 40 minutes à peine de la capitale, elle séduit par sa nature sauvage.