03. Nov 2016

TEXTE DE

Estelle Lucien

PHOTOGRAPHIE DE

©HEAD – Genève, Michel Guisbrecht

Petit h d’Hermès sublimé par la HEAD-Genève

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«Quand je serai grand, je veux rester petit.» C’est tout l’esprit de petit h, métier d’Hermès, qui laisse artisans et designers vagabonder entre savoir–faire et matière à ressusciter. Il fait escale à Genève jusqu’au 19 novembre. Une partie des objets a été réalisée par les élèves de l‘ECAL Lausanne, alos que la scénographie est signée par les étudiants en Master et communication de la HEAD – Genève

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«Les élèves de l’ECAL m’ont tellement épatée.» Pascale Mussard ne tarit pas d’éloges sur les objets réalisés, par des étudiants en première année de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne, pour la collection de petit h, métier d’Hermès dont elle est la directrice artistique et l’inspiratrice. Ils ont travaillé sur le thème des cadavres exquis, notamment avec des boîtes dont les couvercles tournent et donnent des têtes incongrues à des corps d’animaux découpés dans de la soie.

C’est que chez petit h, il est permis de s’amuser. L’imaginaire bouscule les routines et s’échappe en des terrains inexplorés. Ouvert en 2010, petit h n’est rien moins qu’un laboratoire de recherche fondamentale où artisans de haut vol et artistes invités travaillent main dans la main. C’est le lieu d’expérimentations aussi utiles qu’innovantes, et aussi folles que poétiques, «un bureau d’études buissonnières», comme le sellier parisien lui-même le conçoit. On trouve toute l’année, au magasin de la rue de Sèvres à Paris, les vagabondages de petit h: des becs de théières en guise de patères, des colliers d’air en soie plissée, ou des petites bêtes en cuir coloré.

En plus, chaque année, deux ou trois collections spéciales s’échappent de cet atelier et sont montrées de par le monde. Les objets sont exclusifs, se colorent et se nourrissent des sensibilités des pays hôtes. En 2016, avant New York, c’est Genève qui accueille petit h dans sa boutique de la rue du Rhône, du 4 au 19 novembre. Pour cette escale en Suisse romande, l’atelier a œuvré avec quelques acteurs et designers du cru. La scénographie est le fruit d’un workshop des étudiants de la HEAD-Genève, alors que le Romand Adrien Rovero, un habitué de petit h, a aussi signé des objets comme une «tente de repos». On y trouvera également un délicat dahu de cuir, de Marjolijn Mandersloot, hommage à la nature helvète et à ses paysages alpestres.

Chez petit h, la liberté de création est totale à quelques règles près. «Il n’y a pas d’objets sans objectifs», précise Pascale Mussard. Autrement dit, tout ce qui sort des ateliers de petit h a une utilité. La deuxième constante est centrale et préside à toutes les autres: au départ, il y a la matière et tout part de là, de ces étoffes, cuirs, peaux, du verre, de l’argent, de la terre. Tous ont déjà eu une petite vie. Petit h sonne leur «re-création».

Tous les domaines où Hermès se déploie, de la soie à l’argenterie, du cuir au cristal (les Cristalleries de Saint-Louis) délivrent à petit h leurs trésors endormis et orphelins. On y trouve des pièces entières, mais aussi des composants, boutons, fermetures éclair, des peaux, des tissus. On ne parle pas de déchets, ni de chutes, mais de matières qui sont restées sur le carreau. Soit la production de telle ou telle pièce a été arrêtée, soit il y a un défaut qui ne permet pas de les vendre, soit la coloration n’est pas celle demandée.

Tout ce qui reste à la marge trouve le chemin de petit h qui mène à Pantin. Là, au nord-est de Paris, au fond d’une cour s’ouvre un grand open space. «Pas d’étages, c’est une plateforme, où se rencontrent matière et savoir-faire», explique Pascale Mussard. L’arrière-arrière-arrière-petite-fille de Thierry Hermès, fondateur en 1837 de la manufacture de selles et de harnais Hermès, est à l’origine de petit h. «On ne jette pas, cela pourrait servir», est une phrase que Pascale Mussard s’est souvent entendue prononcer, elle qui conservait depuis toujours des objets dans des petites boîtes. «Pour m’en servir un jour, mais sans but précis.» Et voilà que ce qui était une petite manie est devenu sa profession, trouvant dans le son de l’époque un écho favorable. «J’ai pris la décision en 2009 d’en faire un métier à la suite d’un séminaire sur le développement durable. L’idée n’était pas seulement le recyclage, mais comment je pouvais mélanger ce que j’avais appris, comment je pouvais transmettre tout ce que j’avais vu et entendu, la mémoire et l’histoire.» Enfant de la balle, la nièce de Jean-Louis Dumas connaît très précisément le pedigree de chaque objet Hermès. «Je voulais raconter pourquoi on arrivait à ce résultat, pourquoi on avait abandonné cette matière. Comment cette technique avait évolué. J’aurais pu faire un film, un livre. Mais moi, je voulais le raconter comme on le fait dans un atelier.»

Petit h est le seul endroit qui réunit tous les métiers d’Hermès; il fonctionne à la fois comme un conservatoire et comme un laboratoire des savoir-faire, afin de constamment améliorer les techniques. Pour donner un exemple, Pascale Mussard soulève du sol un cylindre de cristal pourvu d’une poignée de sac Kelly. C’est un cale-porte. «Lors d’une visite à la Cristallerie Saint-Louis avec Gilles Jonemann (bijoutier), son regard est attiré par des blocs, autour du four. Moi-même je n’y avais jamais prêté attention. Mais c’est un artiste et tout de suite ça lui a tapé dans l’œil. Ces cabots sont mis dans le four pour voir la clarté du cristal», raconte-t-elle. Immédiatement dans l’esprit du créateur les pièces s’assemblent. Il pense à une poignée en cuir dont Pascale Mussard lui a parlé. «Je vais te faire un cale-porte avec une poignée, me dit-il.» Mais comment percer le cristal? «On a mis deux ans pour trouver», confie la directrice artistique.

Près de 60 artistes ont déjà collaboré avec petit h. Quant aux artisans, ils sont volontaires pour rejoindre cet atelier d’expérimentation, à condition de ne pas rester cantonnés dans leur spécialité. Si le grand H fournit le petit, l’inverse arrive aussi. Des objets sont «passés au métier», selon le vocabulaire Hermès. «C’est arrivé avec Adrien Rovero qui a utilisé les bulles (considérées comme un défaut) d’un objet en cristal en les abrasant. Et c’était tellement beau et poétique que Saint-Louis s’en est inspiré pour une collection», raconte Pascale Mussard.

Parfois, c’est à l’autre bout du monde que petit h va chercher de quoi se nourrir de nouvelles sciences qui, en l’occurrence, sont très anciennes, comme le kintsugi. Celui-ci est une tradition au Japon où lorsqu’une céramique précieuse casse, on la répare avec une laque d’or. Ce qui permet de transmettre la vaisselle de génération en génération. «L’idée colle totalement avec nous», s’enthousiasme Pascale Mussard. «Quand le cheval disparaît au siècle dernier, Emile Hermès imagine imagine un sac pour l’automobile en utilisant pour la première fois la fermeture éclair », se souvient sa descendante. «A nous aujourd’hui de transmettre nos savoirs, mais aussi d’innover pour l’avenir. Un jour peut-être n’aurons-nous plus de cuir?» Alors, ce jour-là, petit h pourrait tout avoir d’un grand.