17. Jul 2018

TEXT VON

Estelle Lucien

FOTOGRAFIEN VON

J. H. Lartigue © Ministère de la Culture France/AAJHL

Lartigue et la couleur heureuse

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Le Musée de l’Elysée dévoile l’œuvre colorée de Jacques Henri Lartigue. Une célébration de la vie et de l’amour, de l’Amérique à la Côte d’Azur à voir jusqu’au 23 septembre.

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“Il adorait le côté brillant de la couleur car c’était un homme joyeux.” Jacques Henri Lartigue est cet homme dont parle Roland Dufau, un spécialiste du tirage de photos couleur, qui vient de prendre sa retraite, et qui développa de nombreuses images pour ce grand nom de la photographie.

Dans les manuels du huitième art, Lartigue conserve une place à part. Celle d’un amateur éclairé et doué, as du noir et blanc, instinctif et intime, chroniqueur mondain de la société bourgeoise avide de loisirs dont il est lui-même issu et témoin privilégié d’un XXe siècle qu’il a presque traversé de bout en bout. De Jacques Henri Lartigue, on relève encore une œuvre pionnière en matière de captation du mouvement. En revanche, ses photos couleur sont moins évoquées. «Pourtant, sur les 120 000 négatifs conservés, 40 000 sont en couleur», rappelle Marion Perceval, directrice de la Donation Jacques Henri Lartigue, qui veille sur tout l’héritage du photographe disparu en 1986. Elle a fait le voyage jusqu’à Lausanne, où le Musée de l’Elysée accueille l’exposition Jacques Henri Lartigue – La vie en couleurs, présentée pour la première fois en France en 2015 et qui fait escale en Suisse dans une version augmentée. En plus des tirages, on trouvera, dans quelques vitrines, des notes, des publications, mais aussi des dessins et des peintures. C’est d’ailleurs en tant que peintre que Jacques Henri Lartigue, né en 1894, se présentait et qu’il a gagné un peu sa vie, lorsque la fortune familiale s’est étiolée dès les années 1920. C’est seulement dans les années 1940 et surtout 1950 que la photographie lui permet aussi de
subvenir à ses besoins. Jusque-là, elle restait ce qu’elle fut dès les premiers essais, alors qu’il n’avait pas 10 ans: un loisir. Mais aussi un remède à son angoisse face au temps qui lui échappe. «Ma passion, c’est d’attraper une chose merveilleuse qui passe en une demi-seconde.» Lartigue a photographié, écrit et dessiné pour suspendre sa vie dans ses moments les plus heureux et la faire entrer dans des albums qu’il réalisa avec minutie au fil des décennies.

Ma passion, c’est d’attraper une chose merveilleuse qui passe en une demi-seconde

Lorsque, en 1901, il reçoit de son père son premier appareil photo, il est aux anges. «Je vais pouvoir tout photographier. Tout. Tout», écrit-il dans son journal. Mais à ce moment-là, l’appareillage reste lourd, les temps de pose importants, les tirages hasardeux. Et la couleur absente. Mais dès que celle-ci s’annonce, Lartigue est aux aguets. «M. Aubert m’a montré une photo en couleur! J’en ai été tout étourdi en pensant à mes photos. Si je pouvais les faire comme celle-là», écrit-il en 1911.

En effet, à cette époque, une nouveauté commercialisée par les frères Lumière voit le jour: l’autochrome. Lartigue utilise aussi une autre invention, la stéréoscopie, une sorte de 3D avant l’heure. La technique impose des prises de vue figées et le rendu conserve un flou artistique, participant à l’impression évanescente et nostalgique qui émane de ces clichés. Cela est dû au
procédé qui consiste à couvrir une plaque de milliers de grains de fécule de pomme de terre teints en rouge, vert et bleu, qui composent des couleurs uniformes. Une fois arrivé aux limites de l’exercice, Jacques Henri Lartigue, homme de l’instantané, se détourne de la couleur en 1927 pour la reprendre dans les années 1950, avec l’arrivée de l’Ektachrome et du Kodachrome. Muni notamment d’un Rolleiflex 6×6 automatique, le photographe s’amuse encore plus à saisir la vie et l’impromptu de son œil espiègle, avec un enthousiasme renouvelé.

La couleur chez Lartigue correspond également au moment où il découvre l’Amérique. Un voyage qui transforme son destin. Le Museum of Modern Art de New York lui consacre une pre-
mière rétrospective en 1963. Lartigue a 69 ans et devient un photographe connu. Cette renommée est amplifiée par la publication d’un portfolio dans l’édition de Life consacrée à l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Ce même Kennedy qu’il a photographié dix ans plus tôt, au cap d’Antibes. Sur le tirage exposé à Lausanne, on voit, pile au centre, le futur président des Etats-Unis en bras de chemise entrouverte, lunettes noires, assis sur une terrasse fleurie, en compagnie de trois femmes et d’un homme, l’industriel André Dubonnet.

Des célébrités, et des drôles de hasards, Lartigue en connaît plus d’un. Comme ce jour où il est reçu chez le photographe Hiro dans sa maison de New York. «L’une des
pièces était tapissée d’un magnifique papier peint fleuri créé par Jacques dans les années 50! Après avoir formellement reconnu son œuvre, à plus de quinze ans de distance, il a pu la signer sous l’objectif de Hiro», raconte Florette, la troisième et dernière épouse du photographe.

Les femmes ont bien sûr compté pour cet amoureux de la vie. Bibi, Madeleine Messager, épousée en 1919, mère de son fils Dani, né en 1921, est de toutes les aventures et photos, dont les autochromes, réalisés jusqu’en 1930. Cette année-là, Lartigue tombe sous le charme de Renée Perle, mannequin roumain d’une beauté renversante qui sera sa compagne et muse pendant deux ans. Puis Lartigue épouse Marcelle Paolucci (dite Coco) en 1934, avant de rencontrer Florette en 1942. Si Coco, Renée surtout, ont été sublimées en noir et blanc, Florette est la femme de la couleur. Omniprésente aux côtés de Lartigue, elle est un modèle, une muse, un ravissement dont il semble ne jamais se lasser. Trente ans les séparent, mais ils vivent près de quarante ans ensemble, à Opio notamment, où ils s’installent dès 1961. Il l’appelle «ma petite fleur des champs» et s’amuse à la dissimuler dans les images. «Dans ses albums, en légende de ses photos, il dessine de grandes flèches au bout desquelles il écrit, au crayon à papier, le nom de Florette pour désigner un point minuscule, perdu dans le paysage», raconte Martine Ravache, qui a conçu l’exposition avec Martine d’Astier. Lartigue et la couleur, c’est aussi ce regard tendre, fidèle et espiègle porté sur le monde et l’être aimé.

«Jacques Henri Lartigue – La vie en couleurs», jusqu’au 23 septembre, elysee.ch

Photo de couverture: 

Sylvana Empain, Juan-les-Pins, août 1961,  Photographie J. H. Lartigue © Ministère de la Culture France/AAJHL