09. May 2018

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Tina Bremer

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Tina Bremer

Le Rajasthan promet le bonheur ultime

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L’Inde promet plus qu’un voyage, c’est une échappée dans un autre monde, qu’on vous offre ici à vélo et en train, entre New Delhi, l’incontournable Jaj Mahal, jusqu’à Jaipur et la chaîne des Aravalli

Galerie

Les ruelles du Vieux Delhi sont à l’asphyxie. Ces derniers jours, une épaisse couverture de smog s’est abattue sur la capitale de l’Inde, une couverture faite de fumée et de suie, plus proche du jaune boueux que du blanc cotonneux. Et comme si la circulation et l’explosion immobilière de cette métropole de 18 millions d’habitants ne suffisaient pas à vous couper le souffle, les paysans des campagnes environnantes ont commencé à brûler les champs moissonnés. La ville aspire à l’air frais et nous aspirons au vide qui satisferait tout.

A ce qu’on raconte, c’est précisément dans le néant que réside le bonheur parfait: dans l’absence du moindre désir, de la moindre envie. Ici, on appelle sadhus les ascètes mendiants qui abandonnent maison et famille pour vivre en ermites afin de trouver la paix intérieure et l’accomplissement. Même à dose infinitésimale, nous souhaitons aussi recevoir notre part de ce légendaire néant qui comble tout… Et où le chercher sinon ici, dans ce pays saturé de mythologie et de spiritualité du turban à la plante des pieds?

Mais dans un premier temps, nous devons nous contenter de ne pas perdre de vue notre guide, car la vieille ville de Delhi évoque une inextricable pelote faite de ruelles, de passants, de chiens et de charrettes, sans queue ni tête. Comme des équilibristes sur nos vélos, nous slalomons entre les sacs de céréales, les feux de camp et les bouses de vache. Et tout ça à 6 heures du matin, avant que les commerçants ne remontent leurs volets roulants et qu’il ne soit plus possible de traverser ce tohu-bohu. Bien entendu, nous le faisons avec résignation et l’esprit encore embué de sommeil, sinon comment pourrait-on envisager d’explorer à vélo ce labyrinthe vivant?

«N’ayez pas peur, on s’habitue vite au chaos ambiant. Si vous suivez mes instructions, il ne vous arrivera rien.»

Amusé de lire la panique dans nos yeux, Savvy Bedi nous rassure: «N’ayez pas peur, on s’habitue vite au chaos ambiant. Si vous suivez mes instructions, il ne vous arrivera rien.» Notre cicérone de 31 ans a étudié en Belgique avant de rentrer au pays, car pour lui l’Inde représente l’avenir: «Aujourd’hui, si tu veux faire des affaires, il faut venir en Inde ou aller en Chine. C’est là que vit 40% de la population mondiale, avec une classe moyenne en pleine croissance, alors que l’Europe vieillit.» Depuis deux ans, le sikh travaille comme guide chez Delhi by Cycle: il fait visiter la vieille ville aux touristes, leur montre l’autre côté de la mégapole, loin des boulevards, parcs et bâtiments administratifs, des lieux où la ville étincelle malgré les épaisses couches de poussière. Nous pédalons devant des étals de nourriture lourdement chargés de pommes de jacque et de grenades, passons devant des rémouleurs, des cireurs de chaussures et des hommes menant en laisse des chèvres comme s’il s’agissait de caniches. Nous croisons des temples ornés de fleurs, des singes perchés sur les câbles électriques, et partout des femmes, des hommes et des enfants qui nous accueillent comme des vedettes de Bollywood.

Klaxons et témérité

«Ici, il faut rester bien groupés», avertit notre guide tandis que nous approchons d’une artère fréquentée. Toutes les secondes passent de petites voitures, des vélomoteurs, des rickshaws et des camions, dans un concert de klaxons assourdissant. La loi de la rue est ici réduite à une règle très simple: c’est le plus bruyant qui l’emporte, ou parfois le plus téméraire, et le principe est clair: il ne faut pas regarder derrière soi mais devant – une devise qui s’applique aussi dans la vie. Nous nous lançons alors dans la mêlée, atteignons sans pertes l’autre côté, et plongeons de nouveau dans la magie du Vieux Delhi. L’adjectif n’est pas usurpé, car nous avons l’impression d’être remontés dans le temps.

Nous nous arrêtons dans la pénombre d’une entrée d’immeuble et gravissons pesamment les marches, jusqu’à ce que l’air nous manque, une fois encore. Ce n’est pas un genou flageolant ou le smog qui nous dérange, mais les épices qui chatouillent nos narines et nous assèchent la gorge. Si le pays est par endroits d’une pauvreté inimaginable, il est aussi riche en couleurs et en senteurs, que la nature distribue de manière équitable. L’air embaume d’un parfum mêlant curry, coriandre, piment, vanille et cardamome, qui enivre les sens et s’élève du marché aux épices pour atteindre la terrasse d’où nous observons la ville, étendue sous nos pieds comme un tapis volant. Dans le ciel oriental, le soleil fait glisser son orbe rouge, plongeant les toits de Delhi dans une douce lumière orangée de curcuma. A l’air libre, les hommes se savonnent en prenant leur douche matinale, les gargotes préparent le premier curry de la journée et les enfants jouent au ballon. Non, ce n’est sûrement pas ici, dans ce chaudron multicolore bouillonnant de vie, que nous ferons le vide. Mais nous avons le sourire aux lèvres, c’est déjà un bon début.

En train jusqu’au Taj Mahal 

Le train pour Agra, à 200 kilomètres plus au sud, est plein à craquer. Les étrangers ne sont pas les seuls à vouloir absolument visiter le Taj Mahal, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco: les Indiens veulent eux aussi voir au moins une fois dans leur vie cette merveille d’architecture humaine, ce joyau irréel taillé dans le marbre, dont la vision enchanteresse saisit le cœur comme une étreinte… Avec le Gatimaan Express, le trajet jusqu’à Agra est avalé en moins de deux heures. Sous nos fenêtres, nous voyons d’abord défiler des cochons, des vaches sacrées, des chiffonniers et des monticules de plastique, et une fois la périphérie de Delhi derrière nous, nous profitons de la vue apaisante de palmiers et de verts pâturages. C’est comme si le paysage se mettait au diapason du palais de l’amour et devenait plus charmant à chaque kilomètre. Le Grand Moghol Shah Jahan a fait construire le mausolée entre 1631 et 1643 pour son épouse favorite Mumtaz Mahal, morte en donnant naissance à leur quatorzième enfant. Et puisque l’amour est bien connu pour abolir toutes les frontières, envahir toutes les pensées et sensations et rendre tout le reste insignifiant, nous espérons trouver l’objet de notre quête sur le site du légendaire Taj Mahal.

Nous parvenons à nous extraire de la foule, avant de l’apercevoir au loin: à cette distance, le monument évoque une tourte à la meringue. Il grandit ensuite à chacun de nos pas, dévoilant peu à peu sa splendeur féerique, à donner des frissons. Ses tours, dômes et minarets d’un blanc d’ivoire, scintillent sous le soleil et se reflètent dans l’eau des bassins aménagés à ses pieds. Les parois de marbre sont incrustées de milliers de gemmes formant des motifs floraux de lapis-lazuli, d’agate et de saphir, un sarcophage minéral pour l’éternité. Mais ce prodigieux mausolée, qui a pour seule fonction de cristalliser l’écho d’un soupir alangui, peut-il réellement inspirer le détachement?

Le pays des maharajas et mahranis

Nous poursuivons alors notre voyage vers l’ouest, selon l’itinéraire du traditionnel triangle d’or du Rajasthan, en direction de Jaipur. Toutefois, nous contournons la «ville rose» pour passer par les villages. Comme son nom l’indique, l’Etat du Rajasthan est le pays des maharajas et maharanis, et il est constitué de 22 anciennes principautés où régnait l’opulence. Quand on est riche, inutile de le cacher, alors pas de fausse modestie: tel devait être le mot d’ordre assumé de ces souverains. Au lendemain de l’indépendance vis-à-vis du Royaume-Uni en 1947, certains palais ont été peu à peu étatisés et transformés en hôtels de luxe dont le faste, aujourd’hui encore, donne aux hôtes l’impression d’être un roi ou une reine, ne serait-ce que pour une nuit. Quant à nous, nous ne cherchons pas l’exubérance terrestre, mais au contraire un site propice au recueillement. Que nous trouvons dans le village de Bishangarh.

C’est dans une forteresse vieille de 220 ans trônant comme un nid d’aigle sur un rocher de granit que la chaîne hôtelière asiatique Alila a ouvert sa toute dernière adresse, le bien nommé Alila Fort Bishangarh. La lune éclaire bientôt le paysage, et notre première vue sur le fort est des plus spectaculaires: dans l’obscurité nocturne, ses fenêtres cintrées semblent suspendues à d’invisibles fils, et font concurrence à la voûte étoilée qui se déploie au-dessus de nos têtes. Cet hôtel couleur sable est le seul du pays à être aménagé dans une ancienne forteresse. A l’origine, ce lieu n’était donc pas prévu pour accueillir, mais pour repousser. Aussi, derrière les épaisses murailles, l’architecture n’est pas luxuriante, mais pleine de sobriété. Une sentinelle de pierre jadis vouée à arrêter l’ennemi, et qui aujourd’hui tient tête au rythme effréné du quotidien: c’est le poste avancé idéal pour remplir notre mission.

Le lendemain matin, nous descendons au village pour visiter l’atelier de tissage, nous initier au tour chez le potier et admirer les créations de l’orfèvre en argenterie. Nous flânons dans les ruelles argileuses et passons devant des échoppes de bois, variante indienne de nos supermarchés, en moins super. Des vaches paissent au bord du chemin, des vélos se frayent un passage à la sonnette et, partout, filles et garçons accourent pour se faire prendre en photo avec nous. Tous ont un large sourire aux lèvres et portent des vêtements bariolés, comme pour faire un pied de nez à l’étendue ocre du désert qui commence au pas de leur porte. De partout retentissent des chants. Une femme au visage buriné nous invite à prendre le repas de midi dans sa havelî construite il y a un siècle et demi. C’est dans la cour de cette vénérable demeure que sa belle-fille cuit des naans, et sur le feu mijote un curry dont le parfum épicé tourbillonne dans nos narines. Nous pressentons qu’ici, la boussole de la vie indique la bonne voie. 

Les Aravalli, plus anciennes montagnes d’Inde

Tandis que le soleil décline à l’horizon et que la chaleur laisse place à une légère brise tiède, nous sommes à présent équipés de chaussures montantes et de pantalons de randonnée et nous nous mettons en route pour les Aravalli, la plus ancienne chaîne de montagnes d’Inde, qui s’étend sur 800 kilomètres jusqu’à New Delhi. Si cette chaîne montre de la verdure aux altitudes supérieures à 1000 mètres, la zone proche de Bishangarh ressemble plus à de la steppe, mais elle a aussi un certain charme. Devant nous s’amoncellent les dunes de sable, parsemées de figuiers des banians, dont les ramifications se terminent en large couverture ombreuse. Un vacher fait descendre ses bêtes le long d’un coteau pour les mener au point d’eau, une version indienne de la désalpe. Dans l’heure qui suit, nous ne croisons plus âme qui vive, jusqu’à l’apparition d’une oasis de sainteté perdue au milieu des sables…

Nous y rencontrons Parmanand, un ermite. Il y a onze ans, cet homme aux longs cheveux gris a quitté sa famille pour trouver la félicité dans la retraite. Il a pour seuls biens terrestres un turban, un gilet et des lunettes de soleil. En hindi, l’homme de 69 ans demande à notre guide si nous voulons boire un thé masala. Nous acceptons bien sûr l’invitation, et observons Parmanand préparer le thé aux épices sur un petit foyer. Et c’est là, en sirotant notre breuvage fumant, le regard errant sur le paysage onduleux, que nous comprenons tout à coup que nous aussi, nous avons enfin trouvé ce que nous étions venus chercher: le vide parfait et infini, le détachement absolu – du moins pour un fugace mais inoubliable instant.

 

Voyager

Vol direct quotidien Zurich-Delhi avec Swiss,  Vols intérieurs possibles avec airindia.fr

Dormir

TOURASIA Ce tour-opérateur primé est spécialisé dans les voyages en Asie. Il propose divers circuits en Inde, avec un grand choix d’itinéraires
privés sur mesure. Les programmes sont établis à la demande du client. Réservation et information sur tourasia.ch ou par téléphone au 021 963 02 18.

ALILA FORT BISHANGARH Il a fallu sept ans pour transformer cette ancienne forteresse en hôtel de luxe disposant d’un panorama  impressionnant. Le caractère de ce monument protégé a été préservé, le décor est moderne et sobre. Au fourneau, le chef cuisinier Nishesh Mani prépare des plats traditionnels indiens avec une touche personnelle. L’hôtel propose différentes excursions dans les environs pour découvrir la région et ses habitants. Double à partir de 422 fr. avec petit-déjeuner.



THE LEELA PALACE NEW DELHI  Du mobilier et des tissus aux couverts en argent, en passant par les arrangements floraux (14 000 fleurs y sont livrées chaque jour), ici tout est sélectionné et ordonné avec amour. De même que les œuvres d’art qui décorent le bâtiment, parfaitement mises en valeur par des lustres de Murano. Notre coup de cœur: la piscine sur la terrasse, ou peut-être les délicieux drinks du Library Bar. Double à partir de 336 fr. avec petit-déjeuner



Manger

LODI – THE GARDEN RESTAURANT Cette paisible oasis jouxte les jardins de Lodi, un parc abritant des mausolées du XVe et du XVIe siècle. Le Lodi, restaurant chic
à ciel ouvert, dégage quant à lui une atmosphère moderne, magique, avec lampions et pavillons.

KARIM’S Une institution du Vieux Delhi depuis 1913, cet établissement est situé dans un passage proche de la Jama Masjid. Il est réputé pour servir la meilleure viande grillée de la ville, et son poulet tikka est particulièrement apprécié.

Pédaler

DELHI BY CYCLE Explorer les ruelles grouillantes de la vieille ville à vélo? Incroyable mais vrai! Départ à 6 heures, quand la ville se réveille lentement et qu’on peut encore circuler. Conçu par un Néerlandais, le trajet passe par le quartier traditionnel de la ville, le marché aux épices et toutes sortes de curiosités méconnues.  A condition de rester bien en selle! Env. 30 fr. 

Visiter

JAMA MASJID Située dans la vieille ville de Delhi, cette mosquée est la plus ancienne d’Inde et l’une des plus grandes du monde. Quelque 5000 ouvriers ont travaillé à la construction du majestueux bâtiment.

TAJ MAHAL Le célèbre mausolée d’Agra fait partie des sept merveilles du monde. Dans ses parois de marbre sont incrustées 28 variétés de pierres précieuses ou semi-précieuses.