07. Jan 2018

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Tina Bremer

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Tina Bremer

L’Islande, entre le feu et la glace

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L’Islande est un ravissement, même en hiver, quand les aurores boréales dansent dans le ciel et que les trolls baguenaudent dans la vallée. 

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Peut-être que ce couple de l’Alaska avec lequel nous avons discuté à l’aéroport de Zurich était un signe déjà, pour nous mettre la puce à l’oreille: ce voyage ne serait pas comme les autres. «Notre chien souffre toujours affreusement du décalage horaire, avait confié le mari, en caressant son terrier sur la tête. Il est d’une humeur massacrante pendant toute une semaine.»

Les Américains et leur chien lunatique avaient donc décidé de profiter de l’offre d’escale gratuite d’Icelandair, qui a attiré ces dernières années un nombre de visiteurs sans pareil dans ce pays ressemblant à un bloc de glace géant entre la Norvège et le Groenland. Tout comme les vols bon marché qui mettent le cap sur l’île, deuxième plus grande d’Europe. Depuis 2010, le nombre de touristes en Islande a quadruplé. On se bouscule au pays des
légendes. En été, y trouver un hébergement revient presque à espérer six bons numéros au loto. Mais l’Islande vaut le détour même en hiver. Quand le flot de touristes se tarit comme de la lave refroidie, que le soleil de minuit tombe en hibernation et que le pays revêt son manteau de brume et de neige.

«En été, de nombreux touristes se trompent de chemin et échouent dans ma ferme, en hiver aucun», raconte Heiða Guðný Ásgeirsdóttir, bergère d’un troupeau de 500 moutons au nord-est de la ville de Vík. Nous avons roulé trois heures depuis la capitale, Reykjavik, toujours vers l’est, sur la Þjóðvegur 1, qui entoure l’île d’un cercle d’asphalte. Une «route panoramique» gratuite, ceinte à gauche et à droite de curiosités de glace et de basalte. A peine avons-nous quitté la ville de 122 000 habitants, avec ses maisons en Lego multicolores, ses vieux cafés et ses magasins de souvenirs, que la radio n’émet plus que des grésillements et que les chaînes disparaissent les unes après les autres. Mais cela ne fait rien, car le paysage qui bouillonne, gargouille et mijote constitue une distraction suffisante.

En Islande, le vert exubérant ne représente pas l’espoir, mais une promesse: celle de cacher derrière le prochain virage un panorama plus grandiose encore que le précédent. La plus grande île volcanique du monde se situe sur la jonction des plaques continentales nord-américaine et eurasienne, qui s’écartent de deux centimètres par an. Née de la braise, baignée par l’Atlantique, ce n’est pas l’Amérique, mais pas vraiment l’Europe non plus. Nous apercevons un champ de pierres volcaniques portant une pelisse de mousse, des fjords découpant des pointes dans la mer, des chutes d’eau derrière lesquelles on peut jouer à cache-cache, des langues bleues de glaciers qui lèchent jusqu’à la route, et la plage noir corbeau comme les nuits d’hiver. Teintée par la cendre et la lave, et illuminée par l’écume blanche qui s’abat sur la rive. Une scène comme tirée d’un film en noir et blanc.

Jusqu’à ce que nous bifurquions vers le centre du pays et que le paysage se transforme, que le vent balaie les vastes prairies, que le brouillard estompe les contours et que les routes de terre ne mènent plus nulle part. Nous passons par-dessus des ruisseaux et des ponts et devant des églises isolées. Dans des localités dont nous n’arrivons pas à prononcer le nom: les lettres se pressent et butent sur nos lèvres sans trouver leur chemin. Et nous aussi, nous sommes perdus, ne sachant plus si nous avons bien tourné au dernier croisement. Des écriteaux? Négatif. Et aucune voiture n’arrive en sens inverse. Nous nous arrêtons finalement devant une ferme. «Je ne connais pas le nom de cette route, mais elle mène au haut plateau, êtes-vous bien sûrs que c’est là que vous voulez aller?» nous demande le paysan en jetant un regard sceptique sur notre Volvo, les yeux plissés dans un visage buriné par les intempéries. Sans véhicule tout-terrain, pas question d’aller plus loin.

Heiða, 39 ans, a grandi sur cette terre rude, modelée par le vent, la pluie et la neige, et où le voisin le plus proche habite à plusieurs kilomètres. Mais la jeune femme n’est pas seule: «Je crois qu’on peut se sentir plus rapidement isolé dans un  appartement de Reykjavik. Ici, les paysans dépendent les uns des autres, ils s’entraident, forment une communauté.» C’est à 23 ans déjà que cette grande blonde a repris l’élevage de moutons de ses parents. Au début de septembre, quand tombent les premiers flocons, elle va chercher les bêtes dans la montagne, elle élève les agneaux au printemps, et tond ses moutons. Sa vie aurait pu être totalement différente.

«Quand j’avais 18 ans, un magazine italien a fait des photos de moi. J’ai travaillé comme modèle pendant un an à Reykjavik et j’ai été conviée à un casting international à New York, des agences italiennes et françaises s’intéressaient à moi.» Mais l’appel du grand large se perd au loin, et Heiða décide de ne pas passer sa vie sous les feux de la rampe. «Ce n’est pas le monde réel. Je trouvais idiot de n’être que jolie et de ne pas travailler avec ma tête ou mes mains.» Celles de Heiða sont puissantes et rougies. Cette année, elle est la seule femme à avoir participé aux Championnats du monde de tonte de moutons en Nouvelle-Zélande. «Le mannequinat est l’absolu contraire de ce que je fais aujourd’hui. Nous, les Islandais, nous sommes très attachés à la nature. Il y a tellement de choses à découvrir ici, le pays est simplement sublime.»

L’éleveuse de moutons s’investit aussi pour la protection de l’environnement, elle s’est même engagée dans la politique locale pour cela. «Une entreprise financée par des investisseurs étrangers veut construire un barrage dans la région. Mais nous avons assez d’énergie sur île. Cela détruirait des prairies et des rivières, tout cela pour vendre de l’électricité à des sociétés internationales qui ne se soucient pas de la nature.» L’écrivaine Steinunn Sigurðardóttir a publié il y a quelques mois un livre sur le combat sans relâche de Heiða: vendu à plus de 7000 exemplaires, c’est devenu un best-seller dans le pays, et il paraîtra en allemand l’an prochain.

Une fois déjà, une fille de paysans a empêché la construction d’une centrale hydroélectrique en Islande, et sauvé ainsi l’une des plus belles chutes d’eau du pays, la Gullfoss, ou «chute dorée», qui cascade sur deux étages avant de se jeter dans un canyon profond en gargouillant bruyamment. La bruine qu’elle dégage se mue en arc-en-ciel sous le soleil, et en sculpture de glace quand il gèle. Le spectacle n’est surpassé que par les aurores boréales qui ondoient comme un foulard dans le firmament d’Islande, de septembre à mars. C’est quand le vent polaire chasse les nuages et que les nuits sont claires qu’on a les meilleures chances d’observer cette céleste manifestation. Les lueurs vacillantes vertes et jaunes apparaissent lorsque des particules électriquement chargées du vent solaire rencontrent l’atmosphère terrestre. Mais peut-être s’agit-il simplement du voile des elfes dansant dans la nuit… Qui peut être sûr du contraire?

«Près de la moitié des Islandais croient aux elfes, aux trolls et aux esprits»

«Près de la moitié des Islandais croient aux elfes, aux trolls et aux esprits», relate Magnús Skarpheðinsson. L’ancien professeur de haute école n’enseigne plus l’histoire et les mathématiques, mais il familiarise les touristes avec le Huldufólk, le peuple caché de la nature. La leçon est donnée à l’«école des elfes», dans la zone industrielle de Reykjavik, tous les vendredis après-midi, autour de gaufres et de thé. «Je collecte les histoires de personnes qui ont rencontré des elfes et des trolls depuis que j’ai 17 ans», dit l’homme aujourd’hui âgé de 62 ans. Cela représente près de 1400 récits sur vidéo et cassette. Lui-même n’a pas encore rencontré d’esprits, mais il croit fermement au peuple invisible. «Il faut être clairvoyant pour apercevoir des elfes, mais ils vivent dans le monde entier, derrière des rochers ou des écueils. Il y en a des centaines de différents.»

Ces dernières années, les récits se sont néanmoins raréfiés. «Les gens n’osent plus parler de cela. Le siècle des Lumières se paie très cher: il a anéanti la mythologie et la croyance au surnaturel dans le monde entier.» Il n’y a que les Jólasveinar, les treize trolls de Noël, dont tout le monde ose encore parler ouvertement. Ces êtres facétieux vivent dans le champ de lave de Dimmuborgir, au nord de l’Islande. A partir du 12 décembre, ils descendent l’un après l’autre dans la vallée pour chaparder de la nourriture ou jouer des tours aux êtres humains. Le dernier à passer est le voleur de bougies Kertasnikir, qui dérobe les chandelles la nuit de Noël. «Pendant la période de l’Avent, les enfants mettent tous les soirs leurs chaussures sur les rebords des fenêtres. S’ils ont été sages, les trolls les remplissent de sucreries; dans le cas contraire, les trolls leur mettent une patate cuite. Et s’ils ont été vraiment méchants, une patate crue», explique Magnús qui, avec sa barbe grise et sa silhouette arrondie, ressemble lui-même au père Noël. Mais que l’on croie ou non à Gáttaþefur, le troll au gros nez qui renifle dans l’embrasure des portes, ou à Þvörusleikir, celui qui lèche les cuillères, une visite en Islande, cette île unique, étrange et merveilleuse, mettra le visiteur dans un état d’esprit tel que même un chien souffrant du jet-lag ne l’étonnera guère…

 

Voyager

Icelandair propose des vols directs au départ de Zurich toute l’année. Keflavik est aussi un aéroport de transit pour
les Etats-Unis et le Canada. La compagnie aérienne offre une escale gratuite pour tout séjour de sept nuits au maximum en Islande. Vol aller-retour à partir de 510 fr.
Depuis Genève, Icelandair assure les vols seulement en été, tout comme easyJet.

KONTIKI VOYAGES Kontiki Voyages Cette agence suisse est spécialisée dans les voyages
dans le Nord. Elle propose différents parcours en Islande, tel Le feu sous la glace,
un circuit de neuf jours en voiture de location permettant
de découvrir les principales curiosités de l’île en hiver.
Vol intérieur inclus, à partir de 2560 francs par personne en chambre double; réservations
et infos sur kontiki.ch/fr  et au 022 389 70 80.

Manger

Ölverk Cette pizzeria utilise l’énergie géothermique pour sa brasserie attenante. Commandez la pizza No 12 et laissez-vous surprendre. A Hveragerði, au sud de l’île. 

Natur og Drykkur Son nom signifie simplement «manger et boire», et c’est exactement ce qui est proposé dans ce restaurant au cœur de Reykjavik. Les plats s’inspirent de vieilles recettes locales, le poisson est frais du jour.

Café Haïti Cet établissement, situé dans le vieux port de Reykjavik, a la réputation de servir le meilleur café d’Islande. Les grains sont torréfiés sur place. cafehaiti.is

Baejarins Betzu Pylsur Les hot-dogs sont le plat national secret d’Islande. Cette baraque du port de Reykjavik, à l’angle de Posthusstraeti et de Tryggvagata, en tire toute sa gloire. Bill Clinton et le groupe Metallica sont déjà passés par là. 

Shopper

Geysir La couturière Erna Einarsdóttir a fait ses études au Central Saint Martins de Londres.
A côté de son propre label, elle vend aussi des marques scandinaves comme Stine Goya, Wood Wood ou Henrik Vibskov. 

Farmers Market Les deux fondateurs de cette marque de vêtements ont un lien fort avec la scène du design
et de la musique islandaise, d’où ils tirent leur inspiration, en remettant des éléments nordiques classiques au goût
du jour. 

Visiter

Freilichtmuseum skÓgar Juste à côté de la chute d’eau de Skógafoss. Les anciennes maisons en tourbe sont meublées et montrent à quoi ressemblait la vie sur l’île autrefois. 

GljÚfrasteinn A l’est de Reykjavik se trouve l’ancienne maison de Halldor Laxness, lauréat du prix Nobel de littérature, aujourd’hui transformée en musée. 

Dormir

Ion city hotel Cet hôtel-boutique chic appartenant à la chaîne Design Hotels a ouvert ses portes il y a quelques mois au cœur de la zone piétonne de Reykjavik. Il est entièrement décoré d’œuvres d’artistes islandais. C’est le petit frère de l’hôtel Ion Adventure, qui se trouve au beau milieu de la nature, à une heure de la capitale. Le restaurant Sümac Grill + Drinks est dirigé par Thrainn Freyr Vigfusson, un des meilleurs cuisiniers d’Islande.  Double à partir de 273 fr. (Ion City hotel) et 363 fr. (Fosshotel Myvatn). designhotels.com

Fosshotel mÝvatn Cet hôtel, appartenant à la chaîne islandaise Fosshotel, est nouveau lui aussi. Il est situé au bord du lac
Myvatn et réserve une belle vue sur celui-ci et sur Dimmuborgir, où vivent, d’après la légende, les trolls de Noël. Double à partir de 362 francs. Les deux hôtels peuvent être réservés par l’intermédiaire de Kontiki Voyages.