09. May 2018

TEXT VON

Miriam Dembach

Manolo Blahnik, maître escarpins revient à Genève

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Manolo Blahnik, considéré comme le roi des chausseurs, a ouvert sa première boutique en Suisse à Genève, dans la très chic rue de la Corraterie, à deux pas du Ciné 17 où, jeune étudiant il avait l’habitude de passer du temps, au lieu d’aller en cours! Il nous raconte tout cela, lors d’une rencontre à Londres, dans son QG.

 

C’est l’une des rares journées ensoleil­lées de cet interminable hiver londonien. Réchauffés par la lumière de l’astre diurne, les magnifiques bâtiments du très chic quartier de Marylebone n’en paraissent que plus imposants. Le siège de l’empire du chausseur Manolo Blahnik se trouve dans un édifice en briques rouges. Notre interview se déroule dans le showroom où est exposée la collection de printemps. Deux sofas modernes couleur crème dominent cet espace orné de stucs. Des macarons aux couleurs pastel et des madeleines sont joliment disposés sur de petites assiettes, mais nos papilles devront attendre la fin de notre discussion pour en profiter. Très vite, la porte lambrissée s’ouvre, livrant passage à Manolo Blahnik. Il porte un costume en fil-à-fil bleu clair sur mesure, un pull à col roulé en cachemire crème, et bien sûr des mocassins de sa propre collection ainsi qu’une paire de lunettes rondes en écaille de tortue qui ne passe pas inaperçue.

Un peu essoufflé, il retire ses gants blancs en tissu. Il s’est interrompu dans son travail et doit s’y remettre au plus vite. Nous nous sommes à peine salués et le voilà déjà qui traverse la pièce d’un pas déterminé. Un arrangement de trois chaussures garnies de fourrure lui déplaît, il les balaie toutes d’un rapide mouvement de la main. «Je déteste ces modèles, je ne veux plus les voir», lance l’Espagnol avec un léger accent nasal et un sourire. Cet homme de 75 ans n’est pas du genre à garder ses opinions pour lui.

Il admet que cela s’aggrave avec l’âge. «On craint désormais ma venue sur les sites de fabrication, car il est rare que je sois totalement satisfait et je cherche toujours à m’améliorer. On ne peut pas atteindre la perfection, mais on peut au moins essayer de faire mieux.» Il parle de Dieu, de tout et de rien; de Balzac, de bustes en marbre, de cette fois où il a pris le thé pieds nus avec la première dame tchèque, des librairies londoniennes, des broderies dans le style de la Grande Catherine. Sa pensée est un véritable ouragan et il semble avoir oublié qu’il doit se remettre au travail. Manolo Blahnik est dans son élément. Sans une once de prétention, il reconnaît avoir un esprit incroyable, toujours en mouvement, sans cesse en quête de nouveauté, curieux et qui réclame d’être nourri. «Ma tête est complètement saturée, je devrais faire le ménage là-dedans.» Une tâche qu’il a dû repousser tout en bas de son interminable liste de choses à faire. Car avant cela, il a prévu d’ouvrir une boutique à Genève. Exactement comme pour ses chaussures, le designer s’investit à 100% dans l’aménagement de ses magasins. «Si j’en étais encore capable, je monterais certainement sur une échelle et n’hésiterais pas à prendre le pinceau. Je l’ai d’ailleurs fait autrefois dans ma première boutique de Chelsea, sur Old Church Street, où je
peignais les murs dans un style pompéien jusque tard dans la nuit.»

«C’est la ville de ma jeunesse. Je l’adore»

Pour cet homme né aux Canaries, la Cité de Calvin est un peu une deuxième patrie. A 15 ans, il fréquentait un internat suisse avant d’étudier le droit à l’Université de Genève. «C’est la ville de ma jeunesse. Je l’adore. Y ouvrir une boutique a vraiment du sens pour moi, c’est comme si je revenais à la maison», résume-t-il. Trouver ce dont rêve la clientèle suisse le passionne et fait partie de cette aventure, entamée il y a plus de quarante ans. Car s’arrêter est un mot qu’il ignore. Ce n’est que lorsqu’on lui demande quel a été, à son avis, le plus grand moment de sa carrière que le créateur de chaussures s’interrompt pour la première fois. Avant de lancer qu’il n’est pas encore arrivé – une réponse à laquelle on ne s’attendait pas. Car il y a eu cette fois où la célèbre Diana Vreeland l’a encouragé à faire des chaussures et non des vêtements. Celle où Bianca Jagger est entrée à cheval au Studio 54, avec une paire de ses créations aux pieds. Celle où il fut le premier homme à faire la couverture du magazine Vogue. Ou encore Sex and the City. Autant de choses dont il ne veut pas entendre
parler. Après une petite pause, il glisse toutefois que voir ses œuvres exposées au Design Museum de Londres en 2003 a été un moment vraiment particulier. Ce fut la première fois où il a remarqué que tous ses délires avaient donné naissance à quelque chose de très spécial.

«Les gens faisaient la queue pendant des heures dans un froid polaire. Mais en fin de compte, ce ne sont que des chaussures», rappelle-t-il sobrement. Mais quels souliers n’a-t-il pas créés tout au long de sa carrière! Presque toutes les femmes et certainement beaucoup d’hommes seraient heureux d’en avoir une paire dans leur armoire. Manolo Blahnik conserve d’ailleurs un exemplaire de chacune de ses créations, qui sont archivées chronologiquement. Y en a-t-il aujourd’hui une qu’il préfère? Remontons à celle qu’il avait imaginée pour le fameux designer de mode Ossie Clark, qui fut le premier à lui donner sa chance. «Celle-là aurait aussi bien pu immédiatement mettre un terme à ma carrière, car elle était très mal conçue. Elle n’avait pas de tige de métal dans le talon. Les mannequins titubaient sur le podium. On aurait dit qu’elles avançaient perchées sur du caoutchouc. Malgré cela, les gens l’ont adorée, tout comme la démarche qui en résultait», concède-t-il malicieusement. Ici s’achève le tourbillon conversationnel au cours duquel nous avons abordé des sujets certes très variés, mais qui ne nous a donné qu’un mince aperçu de la vie passionnante de l’un des plus grands créateurs de chaussures du monde. Il remet ses gants blancs, prend une madeleine et se retire dans les profondeurs de son atelier. Son interminable liste de choses à faire l’attend.

Boutique Manolo Blahnik, 17, rue de la Corraterie, Genève.