05. Sep 2018

TEXT VON

Leoni Hof

McQueen: le docu qui revient sur la vie d’un génie de la mode

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Réalisé par un Genevois et un Anglais, le documentaire «McQueen» rend hommage à Alexander McQueen,  l’un des designers les plus marquants de la mode de ces vingt dernières années,  disparu en 2010. Rencontre avec les auteurs.

Collection Voss
Plumes d’autruche rouge pour une beauté sauvage
printemps-été 2001
©Ascote Elite Entretainment

En septembre 1998, lors de son treizième défilé, Alexander McQueen (1969-2010) a transformé le mannequin Shalom Harlow en écran vivant. Ce fut l’un des moments les plus marquants de l’histoire de la mode. Aujourd’hui, on peut le revoir au cinéma, dans le documentaire McQueen réalisé par le Genevois Ian Bonhôte et l’Anglais Peter Ettedgui, dont la sortie sur nos écrans romands est prévue le 5 septembre. On y revoit ces immenses bras robotisés qui se lèvent et s’abaissent, encerclant Shalom Harlow qui tourne à l’intérieur comme dans une boîte à musique. Un prélude à la danse, à la bataille, évoquant à la fois la mort du cygne et la rébellion des machines. Puis, les robots vaporisent de la couleur sur sa robe blanche, commentant de façon intelligente, intelligible et terriblement poétique la fusion entre technologie et mode. Le créateur lui-même a pleuré devant cette scène. On ne ressortait pas indemne d’un défilé McQueen. «Highland Rape», en 1995, évoquait ses origines écossaises et l’histoire sanglante de ce pays. Les mannequins erraient sur le podium dans des robes en dentelle déchirée. Des années plus tard, il faisait entrer Kate Moss et Erin O’Connor dans une cellule capitonnée. Pour marquer la fin du show, une grosse femme gonflée artificiellement et portant un masque grotesque formait une reconstitution d’une photo de l’artiste plasticien américain Joel-Peter Witkin. McQueen aimait ce genre de scène qui marquait les esprits. Il voulait habiller des femmes dont on aurait peur. Des femmes fortes. Son dernier défilé, «Plato’s Atlantis», regardait vers l’avenir. Après avoir détruit la Terre, l’être humain retourne dans la mer, devenant un mutant, un être mi-homme, mi-­poisson. Evolution, clones, post-­apocalypse. A la densité de l’œuvre répond un vide existentiel abyssal. Lee Alexander McQueen est le cadet de six enfants. Il grandit à Londres, dans l’East End, le quartier de Jack l’Eventreur. Il idolâtre sa mère, son père est chauffeur de taxi. Enfant, il est maltraité par le compagnon de l’une de ses trois sœurs, violent. L’école ne l’intéresse pas, il préfère couper des vêtements pour les filles. A Savile Row, bastion de la tradition, le mignon et timide jeune homme se forme au métier de tailleur. Il fait ses armes chez différents créateurs, puis ses études au Central Saint Martins College of Art and Design. En 1992, la collection qu’il présente comme travail de diplôme séduit la styliste Isabella Blow, qui l’achète intégralement pour 5000 livres sterling. Tous deux deviennent très proches. Elle l’encourage, lui sert de muse et de mentor, le fait connaître et s’emballe. Malgré cela, il n’est pas rare qu’il la plante sous la pluie. Ils partagent le même humour décalé. Dans cet univers de gens beaux et riches, jamais ils n’oublient qu’ils n’en font pas partie et restent des marginaux.

Collection n°13
Le designer avec le Mannequin Shalom Harlow

En 1992, Alexander McQueen fonde sa propre marque. Son mélange d’audace brute et de haute couture attire l’attention. Surnommé le «hooligan de la mode anglaise», il est élu plusieurs fois créateur de l’année. En 1997, il prend les rênes de la création chez Givenchy, qui appartient à LVMH. En 2001, il vend 51% de son entreprise à la concurrence, le groupe Gucci. Toujours pour une question d’argent. C’est la rupture, annoncée de longue date, avec Givenchy. Le voilà qui quitte Paris sur un bras d’honneur. A la direction artistique de sa propre marque, il joue les futuro­logues du grotesque, du fétichisme, du beau et de l’horrible. Autant de thèmes qui le hantent dans sa vie privée. Drogué et dépressif, il est très éprouvé par le suicide d’«Issie» Blow et la mort de sa mère adorée. En 2010, Lee Alexander McQueen se pend. L’obscurité l’a rattrapé.

Lee vénérait sa mère
©Ascot Elite Entertainement

Au cinéma, les réalisateurs Ian Bonhôte et Peter Ettedgui rendent hommage à la vie et à l’œuvre du créateur avec un documentaire poignant, McQueen, qui révèle le talent brut et les failles du prodige de la mode, construit comme l’un de ses défilés: des interviews d’amis proches et de membres de sa famille, des enregistrements de coulisses et des archives personnelles forment un kaléidoscope intime.

McQueen au travail ©Ascot Elite Entertainement

Rencontre avec Ian Bonhôte et Peter Ettedgui 

 

Bolero : «Ian Bonhôte, qu’est-ce qui vous a amené à devenir réalisateur?»

Ian Bonhôte: «J’ai eu mon premier contact avec le cinéma lorsque j’étais enfant, comme acteur. Plus tard, j’ai tourné des images pour des clubs. Pour développer mon propre monde visuel, j’ai étudié le cinéma à New York et à Londres. Je suis arrivé dans la capitale anglaise au milieu des années 1990, et j’ai travaillé régulièrement pour le club The Blue Note. Il se trouvait dans l’est, sur Hoxton Square, tout près du premier studio de Lee Alexander McQueen. Il vivait là avec Mira Chai, qui était à la fois son amie proche et sa collaboratrice. Dans le monde de la nuit londonien, entre les années 1990 et le tout début du XXIe siècle, j’ai connu beaucoup de groupes de musique. Je me suis mis à tourner des clips et des films publicitaires. En 2004, j’ai fondé dans mon salon la boîte de production Pulse Films. Je l’ai revendue en 2016 et j’ai lancé Misfits Entertainment.»

Bolero: «Pourquoi étiez-vous convaincu qu’il fallait raconter cette histoire sur grand écran?»

Peter Ettedgui: «Elle est à la fois violente, émouvante, palpitante, joyeuse et dramatique. A cela s’ajoute le fait que McQueen mettait ses défilés en scène comme des films. C’était des performances intenses, visuelles, qui avaient une dimension très cinématographique, théâtrale.»

Bolero: «Quel est votre rapport avec l’industrie de la mode?»

Peter Ettedgui: «Presque aucun. J’ai toujours fait du cinéma. Mais les boutiques Joseph, qui appartenaient à mon père, Joseph Ettedgui, ont été au centre de la mode anglaise depuis les années 1970 jusqu’à sa mort en 2010. Il adorait découvrir de nouveaux talents et soutenait beaucoup de grands créateurs. Isabella Blow l’a emmené voir les tout premiers défilés de McQueen et mon père a immédiatement remarqué qu’il allait devenir un immense créateur. Evidemment, il provoquait et aimait la controverse, mais c’était aussi un artisan exceptionnellement doué et mon père appréciait énormément ce mélange. L’histoire m’a paru impressionnante. Je venais de travailler sur Listen to Me, Marlon, une biographie de Marlon Brando, et je recherchais un nouveau sujet. Lorsque j’ai rencontré Ian et que nous avons évoqué McQueen, j’ai tout de suite su que je l’avais trouvé.»

Bolero: «La maison Alexander McQueen n’a pas vraiment été emballée lorsqu’elle a entendu parler de votre projet. Vous n’avez eu accès à aucune archive. Dans un premier temps, la famille a aussi fait preuve de retenue. Comment avez-vous réussi à les convaincre de participer à votre documentaire?

Ian Bonhôte: «Je ne crois pas que l’idée déplaisait à la famille de façon générale. Mais il y a déjà eu beaucoup d’articles et de livres à sensation sur Lee, il est donc compréhensible qu’ils se montrent prudents quand on leur demande de partager leurs souvenirs. A un moment, nous avons eu la chance de rencontrer Gary, le neveu de Lee, qui nous a présenté Janet, la sœur du créateur. Petit à petit, les gens se sont ouverts. Elle fut la dernière à nous accorder une interview. Nous l’avons vue six semaines avant le bouclage du film. Un responsable de la marque Alexander McQueen nous avait précédemment fait savoir que l’équipe ne souhaitait pas participer à ce projet. Elle avait contribué à l’exposition Savage Beauty, montrée à New York et à Londres, et voulait désormais se consacrer entièrement à sa directrice artistique, Sarah Burton. Après coup, cela s’est plutôt révélé une bénédiction, car nous avons pu faire un film indépendant. Sous l’influence de l’entreprise, beaucoup de documentaires sur le thème de la mode finissent en long reportage publicitaire à la gloire de la marque.»

Bolero:«Qu’est-ce que vous vous rappelez du Londres de l’époque?»

Ian Bonhôte: «Au milieu des années 1990, c’était une ville passionnante. Lorsque j’y suis arrivé en 1997, toute la scène culturelle tournait autour de quelques figures clés de la mode, de l’art et de la musique, dont Lee, qui était d’une certaine manière au centre de ce réseau. A 26 ans, il a été nommé directeur artistique chez Givenchy. Il sortait de nulle part et était encore très jeune. Cependant, avec ses idées claires, sans compromis, il avait déjà fondé une sorte de culte. En dehors du monde de la mode, il collaborait avec Björk, avec des photographes comme Nick Knight, il était très proche des Young British Artists. On voyait son travail partout, des magazines aux galeries d’art en passant par la télévision. Pour un jeune créateur comme moi, c’était génial de m’inspirer de sa carrière.»

Bolero: «Etait-ce difficile d’amener les gens à évoquer sincèrement leur relation avec McQueen dans votre film?»

Ian Bonhôte: «Oui. Son souvenir demeure très présent. L’industrie de la mode est encore loin de s’être relevée de cette perte et beaucoup de questions restent ouvertes. Quand on interviewe quelqu’un pour un documentaire, cette personne ne se contente pas d’évoquer un ami ou un membre de sa famille. Elle partage aussi sa propre histoire et révèle des détails très intimes. Se tenir face à une caméra est assez impressionnant. D’une certaine manière, les gens se mettent à nu, émotionnellement, tout le monde le voit. Cela demande du courage.»

Bolero: «Comment avez-vous eu l’idée de raconter cette histoire en chapitres, dont chacun porte le nom de l’un des plus importants défilés de McQueen?»

Peter ettedgui: «Il disait souvent que pour le connaître, il suffisait de regarder son travail. Cela a été le point de départ de notre film. Nous avons compris que c’était la seule façon d’entrer dans le personnage. C’était cette partie de sa vie qui l’habitait le plus.»

Bolero: «Comment sa famille a-t-elle réagi en découvrant le résultat?»

Peter Ettedgui:«Tout le monde a été profondément ému. Nous l’avons d’abord projeté à sa sœur Janet. Quand elle est sortie de la salle, on aurait dit qu’elle venait de voir un fantôme. Elle a trouvé que le film faisait revivre Lee d’une façon très digne. Evidemment, nous abordons aussi le côté tragique de son histoire, mais nous tenions à souligner son aspect inspirant: peu importe d’où vous venez, tant que vous avez du talent et de l’ambition, rien ne vous empêche d’arriver au sommet. Nous voulions montrer à quel point Lee Alexander McQueen fut l’un des grands génies créatifs de notre génération, évoquer à la fois les anges et les démons qui l’entouraient. «Je veux briser les règles, mais préserver les traditions», affirmait-il. Et nous avions vraiment à cœur de faire un film qui rende hommage à un homme qui nous manque douloureusement aujourd’hui. Comme le dit l’un de ses plus proches collaborateurs à la fin du documentaire: “Les gens comme lui sont rares, on n’en croise pas à tous les coins de rue.”»

McQueen au travail ©Ascot Elite Entretainement

Le documentaire «McQueen»
de Ian Bonhôte et Peter Ettedgui

Séances : 

Genève, Ciné 17: tout les jours à 17h15 et 21h15, ainsi qu’à 11h15 le lundi, mardi, mercredi et vendredi. 

Lausanne, Pathé les Galleries: Tout les jours 10h30, 13h00, 15h25, 18h10 et 20h 45 

Toutes les séances en Suisse : www.movies.ch/fr/film/mcqueen/