14. Mar 2018

TEXT VON

Leoni Hof

Quand l’art change le Cap

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Le MOCAA, nouveau symbole de la ville, aide à modifier notre regard sur l’art et le continent africains.

Galerie

Table Mountain s’éveille, ôte sa chemise de nuit de ses épaules. Le vent aide, celui que l’on surnomme ici Cape Doctor, le «docteur du Cap». D’août à avril, il souffle, généralement depuis le sud-est, balayant les cheveux dans le visage et les nuages sur les hauteurs. Celles d’où l’on a la plus jolie vue sur Le Cap, les plages blanches et l’Atlantique sauvage, sur lequel chaque soir le soleil se couche accompagné d’innombrables soupirs. On ne se lasse pas d’admirer ce spectacle. Mais les beautés de la nature ont de la concurrence depuis l’ouverture du premier musée au monde consacré à l’art contemporain du continent africain. Le Zeitz Museum of Contemporary Art Africa (MOCAA) est le nouvel emblème du Victoria & Alfred Waterfront. Sa construction a coûté plus de 35 millions de francs. Pour un projet de cette envergure, ce n’est pas grand-chose. Mais pour l’Afrique, c’est énorme.

Au bord du très animé bassin portuaire, les restaurants succèdent aux boutiques. On flâne devant les galeries, une grande roue tourne inlassablement et l’on entend de la musique jaillie d’on ne sait où. A un saut de puce de là, The Silo, un nouvel hôtel de luxe, s’élève dans les airs. Le soleil se reflète dans les vitres. Le MOCAA se trouve juste dessous, dans un ancien silo à grain dont le cylindre se dresse depuis presque un siècle vers le ciel. On peut y voir le changement auquel ce pays aspire tant et qui effacerait enfin l’ombre de l’apartheid. Autrefois, on stockait là le fruit des récoltes des colons blancs, que l’on acheminait ensuite par voie maritime vers le nord, pendant qu’en Afrique on mourait de faim. Le regard que l’on porte sur le continent doit changer aujourd’hui, ici, par le biais de l’art. Pour l’architecte britannique Thomas Heatherwick, le MOCAA est le plus grand défi de sa carrière. Ce temple artistique doit jouer dans la même catégorie que le Guggenheim ou la Tate, la Philharmonie de l’Elbe, l’Opéra de Sydney. Les prochaines années nous diront s’il a réussi son pari.

En pénétrant pour la première fois dans le bâtiment, on reste sans voix. On y entre comme dans une cathédrale. En levant les yeux, on voit d’immenses ouvertures qui rappellent autant les tuyaux d’un orgue que le monde visionnaire de l’artiste suisse H. R. Giger. Des épis de maïs secs que l’architecte a trouvés par terre, ici, lui auraient inspiré ces formes fraisées dans le béton. Dans l’atrium, un oiseau fantôme déploie ses ailes, d’où pendent des rubans rouges. Sa tête est un crâne avec des cornes. L’artiste sud-africain Nicholas Hlobo, qui avait participé à la Biennale de Venise en 2011, a baptisé cette œuvre Impundulu Zonke Ziyandilandela, ce qui signifie, en xhosa, «tous les oiseaux migrateurs me pourchassent». Peut-être cet animal primitif effrayant est-il là pour faire taire les critiques qui voient dans le MOCAA la folie des grandeurs d’un Européen sous forme architecturale, un projet néocolonial qui exclurait les Africains noirs. Effectivement, le directeur, Jochen Zeitz, est un Blanc, et il a donné son nom au musée. Dans les années 90, à 30 ans à peine, il était PDG et il a contribué à remettre sur pied le fabricant d’articles de sport Puma, qui avait mal tourné. Cela lui a apporté beaucoup d’argent. Il s’intéressait déjà à l’économie durable. Voilà des années que son cœur bat pour l’Afrique. Aujourd’hui, cet homme de 54 ans possède une ferme au Kenya. En 2002, il s’est mis à collectionner de l’art contemporain africain, il a acheté des expositions entières. Un geste politique, comme il ne se prive pas de le rappeler. Il a légué sa collection au MOCAA à vie, ou du moins pour les vingt prochaines années. «Je crois au pouvoir de transformation de l’art. Cette institution doit être une sorte de phare pour le continent. Elle doit changer quelque chose.» Des ascenseurs de verre mènent aux neuf étages où les œuvres sont exposées. Les artistes ne sont pas des inconnus. William Kentridge, la vedette nationale, a fait une installation. Et on a pu voir les briques en terre cuite rouges suspendues au plafond par l’artiste conceptuel Kendell Geers à Art Unlimited, à Bâle. Mais tous ces travaux sont moins célèbres dans leur propre pays que dans le reste du monde. Depuis longtemps, l’art africain est une denrée d’exportation. Pour que cela change, on organise des médiations pour les classes, on forme des curateurs au MOCAA et on rend la visite accessible aux moins fortunés: l’entrée est gratuite pour les moins de 18 ans, les citoyens sud-africains entrent sans bourse délier les mercredis et, les vendredis soir, les billets sont à moitié prix. Zeitz veut investir dans l’avenir, construire une nouvelle conscience (de soi) à travers l’art.

Les créateurs sont omniprésents dans les rues du Cap, comme dans Bree Street. Dans une maison jaune comme un gruyère, le Britannique Luke Williams sert les meilleurs fromages d’Afrique du Sud. Culture Club Cheese, tout est dans le nom. Jadis, Williams travaillait dans le plus célèbre magasin de fromages de Londres, La Fromagerie; aujourd’hui, il parle des producteurs de ses trésors odorants, de l’ermite qui ne pipe mot et de la famille aux 36 enfants. Ses fromages s’appellent Blue Moon ou Kilembe. Le second a même remporté un World Cheese Award. «Nous vivons une révolution gastronomique chez les petits producteurs. Et notre créativité n’a pas besoin de suivre de règles. Après tout, ce n’est pas l’Europe, ici», lance-t-il. Son voisin, le Sud-Africain Richard Bosman, s’est entièrement consacré à la viande de cochons heureux dans son Bacon on Bree. Quant aux Ecossais Alex et Ruth Graeme, ils ont laissé leur établissement étoilé sur le Vieux Continent et gèrent un restaurant branché, spécialisé dans les produits de la mer: le Sea Breeze Fish & Shell.

Malgré toutes ces délices culinaires, il ne faudrait pas quitter Le Cap sans avoir goûté au plat préféré de Nelson Mandela. La bouillie de maïs Pap avec des haricots, un pot-au-feu et le chakalaka, un plat végétarien épicé. Tout le monde a sa version de ces recettes et on peut aussi les acheter en boîte. Ou bien on se balade dans Bo-Kaap, le quartier malais principalement habité par des musulmans, avec ses maisons colorées comme des bonbons. Au coin de Helliger Lane et de Rose Street, cela fait quatorze ans que Wardia Cornelius vend ses samosas. Jadis, quand son cancer s’est déclaré, elle a perdu son emploi. Elle s’est alors souvenue de ce qu’elle savait vraiment faire et a ainsi pu offrir une formation à ses trois enfants. Depuis, elle est devenue une véritable institution, avec une communauté internationale de fans. Un homme d’affaires de Dubaï lui commande régulièrement 600 de ses koeksisters, des beignets tressés.

Mais ce n’est pas uniquement dans la «ville mère» d’Afrique du Sud que l’on avance avec courage vers le changement, vers une sensibilité pour les réussites en matière de développement durable. «Es-tu une sœur de Sepp Blatter?» demande Joe, notre chauffeur, alors que nous roulons vers le Madikwe Game Reserve, qui s’étend sur 75 000 hectares à la frontière du Botswana. Cet ancien domaine agricole est exploité conjointement par l’Etat, des investisseurs privés et les communautés locales. Ici, naguère, on élevait du bétail; on faisait pousser du maïs et des oranges sur ce sol aride. Vers la fin de l’apartheid, au début des années 90, on a voulu lancer le tourisme de faune. Sans animaux, c’est difficile. En trois ans, on a reboisé le bush – une action sans précédent –, on a acquis des animaux dans d’autres parcs et on les a rendus à la vie sauvage. Le projet restera dans l’histoire sous le nom d’opération Phœnix. Plus de 8000 éléphants, buffles, rhinocéros, zèbres, girafes, hyènes, lions, guépards, antilopes et lycaons ont trouvé ici un nouveau chez-eux. Aujourd’hui, quelque 16 000 mammifères vivent là, de même que 420 espèces d’oiseaux. On les entend pépier dans le bush quand on roule sur le sable rouge, avec le véhicule tout-terrain. Sauf quand les lions sont là. Alors tout devient silencieux, même dans la voiture. Juste devant, sous l’arbre, une famille dort. Elle vient de manger, cela se voit aux ventres qui se soulèvent rapidement. Les fauves digèrent. Plus tard, de retour au lodge, le directeur de la réserve, Moremi Keabetswe, raconte l’histoire du Buffalo Ridge Safari Lodge, premier d’Afrique du Sud entièrement détenu par la communauté villageoise. Keabetswe lui-même vient de Lekophung. Pour construire le lodge, chaque famille du village a payé 100 rands, l’équivalent de 8 francs. Ce qui, pour beaucoup, n’est pas rien. Mais le parc naturel, ce sont des postes de travail. Des centaines d’habitants se forment sur place et les bénéfices vont soutenir des projets locaux comme l’hôpital et l’école. Tout cela prend du temps à se concrétiser, mais les premiers succès sont là. Et, on le sent, un vent frais souffle sur l’Afrique du Sud. Même sans que le «docteur du Cap» s’en mêle.


Y aller

Vols directs bihebdomadaires Swiss entre Zurich et Le Cap.

www.swiss.com

 

Dormir

THE SILO

L’un des hôtels les plus déjantés d’Afrique du Sud a ouvert dans ce silo en béton de 57 mètres de haut sur le Victoria & Alfred Waterfront. Toutes les suites s’étendent sur deux étages. De l’art africain contemporain s’expose dans les parties communes. De la terrasse sur le toit avec piscine à débordement, on voit Table Mountain. Dès 920 fr. la double, petit-déjeuner et deux entrées au MOCAA inclus.

 

BELMOND MOUNT NELSON HOTEL

Ce vénérable hôtel datant de 1899 est le plus ancien de la ville: une véritable légende. Récemment, la «dame en rose», comme on surnomme la designer anglaise Inge Moore, a réaménagé 48 chambres ainsi que les espaces communs. Dans le jardin, des sculptures et, dans tout le bâtiment, des œuvres d’art dont l’accrochage change régulièrement. Dès 450 fr. la double, avec petit-déjeuner.

 

Manger

CULTURE CLUB CHEESE

Luke Williams sert les meilleurs fromages d’Afrique du Sud. Dans son restaurant-boutique, on fabrique aussi du kombucha, du kéfir, de la choucroute et du kimchi.

 

SEABREEZE FISH & SHELL

«The new kid on the block»: chez Alex et Ruth Graeme, on mange d’excellentes huîtres accompagnées de champagne.

 

THE CHEF WAREHOUSE

Dans la «cantine» du chef cuisinier Liam Tomlin, on ne peut pas réserver. Il faut arriver assez tôt ou faire la queue. Mais cela en vaut la peine!

 

BABYLONSTOREN

Cet endroit ressemble au paradis: la ferme du XVIIe siècle appartient aujourd’hui au magnat des médias Koos Bekke, marié à Karen Roos, ex-rédactrice en chef de l’édition sud-africaine d’«Elle Décoration». L’hôtel et le restaurant Babel ne manquent pas de style. Ici, on décline le concept «du champ à l’assiette» en version chic. Après le repas, on se balade dans les luxuriants vergers et potagers.

 

Voir

MOCAA

Le nouveau signe distinctif du Cap est sur le V&A Waterfront. On y voit de l’art contemporain africain. Ouvert du mercredi au lundi, de 10 h à 18 h.

Entrée: 14 fr.

MADIKWE GAME RESERVE

L’une des rares réserves d’Afrique du Sud épargnées par la malaria. Elle se situe à la frontière du Botswana. Avec un peu de chance, lors d’une excursion avec l’un des rangers professionnels, vous observerez ceux que l’on appelle les «cinq grands»: rhinocéros, lion, buffle, léopard et éléphant. 

 

BUFFALO RIDGE LODGE

Huit chalets joliment aménagés composent ce lodge; chaque visiteur y trouve suffisamment d’espace personnel. Dans le bâtiment principal, une piscine. Avant le petit-déjeuner et après le thé, on part en observation dans des véhicules tout-terrain ouverts. Dès 250 fr. par personne en chambre double, pension complète, boissons non alcoolisées et safari photo inclus.