16. Nov 2018

TEXT VON

Estelle Lucien

Rencontre avec la designer Bertille Laguet

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Lauréate d’une bourse culturelle Leenaards, la designer Bertille Laguet revalorise et renouvelle la ferronnerie d’art, sans hésiter à taper sur l’enclume.

B&M radiateur en fonte, Swiss Design Award 2017.

On le lui a déjà dit. Elle a un air de Colette. «Je ne la connaissais pas, je suis allée voir qui c’était», relève Bertille Laguet. Et la comparaison la flatte. Cette jeune Française de 30 ans, diplômée de l’ECAL en 2012, lauréate du Swiss Design Award en 2017, vient de recevoir une des bourses culturelle de la Fondation Leenaards. «C’est assez rare qu’un designer soit désigné», relève-t-elle non sans une pointe de fierté. Elle nous reçoit dans son atelier à Lausanne, où le soleil d’automne perce avec une vigueur tout estivale. Il fait chaud, mais Bertille a l’habitude. Plusieurs fois par semaine, elle file du côté de Chexbres chez Philippe Naegele, ferronnier d’art. Depuis trois ans, l’artisan lui enseigne l’art du feu. D’ici à quelque temps, elle sera à même de reprendre la forge. Une partie de la bourse Leenaards va être consacrée à financer sa formation. Pour le reste, Bertille Laguet entend réaliser des recherches en fonderie, pour notamment réduire les coûts liés aux procédés de fabrication des moules. «Je vais aussi travailler à l’élaboration d’une bibliothèque de patines et de textures liées au métal.»

Bertille Laguet est née de l’autre côté du Jura. Elle passe une grande partie de sa première jeunesse à Dole. Sa mère est assistante sociale. Son père, ingénieur, dirige une fonderie qu’elle voit disparaître sous la pression des délocalisations. «J’ai vu des gens qui avaient un incroyable savoir-faire devoir aller au chômage. C’était traumatisant.» Adolescente, elle se lance dans des études de mécanique. «Nous étions deux filles dans la classe.» Elle poursuit en intégrant une section de design industriel. À un moment, elle hésite entre l’école de paysagiste de Versailles et l’Ecole cantonale d’art (ECAL) de Lausanne. Même si elle manque le concours de cette dernière, elle a décidé, c’est là qu’elle veut aller. Bien lui en a pris. «J’ai eu la chance d’être de l’époque de Pierre Keller, qui avait un carnet d’adresses incroyable.» Le diplôme à peine en poche, Bertille Laguet, obtient des mandats. Et surtout, chose peu courante, elle reçoit une offre de stage de Jörg Boner, designer établi à Zurich. «Je pense que sans lui je ne serais pas là où je suis. Il met toujours l’humain au centre. C’est un modèle pour moi.»

Mais c’est le métal qui reste le fil conducteur de la trajectoire peu commune de la jeune femme, qui se fait remarquer en 2014 avec la réalisation et la commercialisation du radiateur B&M. L’objet a pu être encore fabriqué dans la fonderie familiale

Le forgeron a du se dire: “Une fille, une Française qu’est-ce qu’elle vient faire là?” 

Un soir d’été 2016, par un concours de circonstances, elle se voit conviée par un ami à un apéro à Chexbres. Bertille ne peut pas se douter que ce détour par Lavaux va être déterminant. Une agape se tient tous les mardis dans la forge du village. «Quand je suis entrée, cela a été le coup de cœur. Quatre générations de forgerons s’étaient succédé dans cet atelier.» Elle demande à y retourner. «J’ai été un peu rudement reçue par le forgeron, qui a dû se dire: «Une fille, une Française, qu’est-ce qu’elle vient faire là?» Bertille y va quand même, et y retourne. «Au bout d’une année, Philippe m’a proposé de reprendre la forge.» En même temps, elle s’est mise à la danse. Le swing, plus précisément, qu’elle pratique trois à quatre fois par semaine. Le mouvement, la gestuelle sont indispensables à l’équilibre de cette fille qui déjoue tous les clichés. «Les gens ont une image éloignée de ce que je fais.» On ne lui pose pas la question, elle nous remercie, mais y répond quand même. «Non, la forge, ce n’est pas diffcile pour une femme», précise-t- elle, après avoir été étonnée d’être photographiée par… une femme. «Cela ne m’était jamais arrivé.» Forger n’est pas seulement une affaire de gros bras. «Il faut observer, et écouter le bruit de l’enclume.» Dans le noir de l’atelier, elle apprend aussi à différencier les couleurs du métal en fusion. «Il n’est pas à la même température qu’il soit rouge pêche ou cerise. L’œil et la main travaillent ensemble», explique-t-elle.

©Lea Kloos

Une petite étincelle s’allume encore dans les yeux vert d’eau de la jeune Française quand elle précise qu’elle a dû composer un sceau. L’atelier de Philippe Naegele est en effet chargé de réaliser les armes de la prochaine Fête des vignerons, et le ferronnier a confié les épées à son apprentie. La tradition veut que les artisans choisissent un animal. Notre forgeronne a préféré choisir un outil, le marteau, à la place du t de son prénom. «Parce que je suis rien que Bertille.» Mais, c’est déjà beaucoup.