10. Oct 2018

TEXT VON

Francesca Serra

Slow Fashion: une nouvelle approche de la mode

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Tout va trop vite, la mode aussi, engendrant des coûts humains et environnementaux hallucinants. Et si on prenait de nouvelles habitudes?

Le collectif genevois Hi Bye a lancé une première série d’atelier pour la fabrication de kimonos.

 

Le terme slow fashion renvoie à la notion de slow food né au début des années 80 en Italie pour contrer la puissance de la malbouffe. L’accélération dans le monde de la mode fait que celle-ci ne se calque désormais plus sur le rythme des saisons: si Chanel produit dix collections par année, le géant Zara est en mesure de renouveler ses rayons en à peine deux semaines.

Curieux de la tendance du moment, titillé par les soldes, le consommateur est constamment incité à renouveler sa garde-robe et les prix cassés ou abordables ouvrent la voie aux achats compulsifs qui se traduisent, la plupart du temps, par des pièces qui ne vont être portées que peu de fois avant d’être jetées. Si à cela on ajoute l’obsolescence rapide de certains habits – les pulls qui boulochent, les t-shirts qui se déforment, les zips qui cèdent –, ce qui de prime abord pouvait être vu comme une démocratisation de la mode devient finalement synonyme de gaspillage.

La question n’est pas d’arrêter la mode mais de l’approcher différemment.»  


BONJOUR, AU-REVOIR

«Ces achats non réfléchis répondent au besoin de se renouveler, de se dépasser. Il y a une partie de transcendance, tempère la designer Beata Modrzynska. La question n’est pas d’arrêter la mode mais de l’approcher différemment.» Avec deux autres diplômées de la Haute Ecole d’art et de design de Genève, Sophie Fellay et Hélène Gagliardi, elle a récemment fondé le collectif Hi Bye. L’idée d’unir leurs forces leur est venue en se retrouvant à Genève après leurs premières expériences de travail respectivement à Zurich, New York et Paris. Différentes destinations mais un même résultat: une sensation d’oppression, d’instabilité, d’un système très hiérarchisé, en un mot déshumanisé.

(De gauche à droite) Hélène Gagliardi, Beata Modrzynska et Sophie Fellay forment le trio de Hi Bye.

A travers leur projet, elles déploient un regard critique sur la mode pour revaloriser le local, l’artisanat, la collectivité. A commencer par le succès de leurs premiers ateliers qui ont guidé les participants à fabriquer leur propre kimono. Ils ont été galvanisés par ce processus créatif à travers lequel chacun projette dans ce bout de tissu son histoire personnelle. «Nous avons choisi de commencer par des ateliers de fabrication de kimono car cette pièce détient une certaine universalité. Il est à la fois habit de cérémonie, d’intérieur mais aussi de travail, nous expose Hélène. Si l’habit peut formater et contraindre le corps, le kimono le libère. En plus, sa confection permet de minimiser les chutes de tissu.»


L’ENVERS DU DECOR

Cette démarche anti-gaspillage et intemporelle produira sans aucun doute des ateliers autour de la récupération mais prendra aussi des formes diverses et variées, entre autres une médiathèque physique et online afin de mettre à disposition livres, podcasts et autre matériel utile sur le sujet. Le 18 octobre prochain Hi Bye accueillera à la libraire Dispersion de Genève l’anthropologue française Giulia Mensitieri, auteure du best-seller Le plus beau métier du monde, enquête résumant à la perfection la paupérisation et autres revers d’un monde qui fait du rêve sa principale raison de vente.

Avec la fast fashion, la précarité se situe avant tout dans les pays où la fabrication s’est installée afin de faire baisser les coûts de production de toutes les manières possibles. La tragédie des 1135 travailleurs qui ont perdu la vie au Rana Plaza, au Bangladesh, le 24 avril 2013, a mis l’insoutenable de la situation devant les yeux du monde entier. Cette catastrophe a donné l’impulsion pour la création du documentaire The True Cost, bible de la critique de la fast fashion qui en résume les impacts sociaux et écologiques. En effet la mode est, après le pétrole, l’industrie la plus polluante au monde.


POUR UNE MODE POSITIVE

L’effondrement de l’usine du Rana Plaza a aussi engendré le mouvement international Fashion Revolution, fédérant des acteurs volontaires qui, dans chaque pays, se font porte-parole de cette exigence d’éthique et de transparence, notamment en concentrant les initiatives le jour de l’anniversaire de la catastrophe. Le 24 avril de chaque année, à Zurich comme à Sierre, les événements rassemblent professionnels et curieux pour s’informer, discuter et échanger. Très impliquée dans le mouvement, Pauline Treis, fondatrice de la marque écoresponsable Jungle Folk, se réjouit de la visibilité que la green fashion gagne en Suisse. Des sacs minimalistes de Qwstion aux pochettes Allure Sauvage, des somptueux tissus de Sanikai aux jeans de Selfnation, des ceintures de Royal Blush à la running couture d’Emyun, on pourrait dire même qu’elle détonne.

La marque écoresponsable Jungle Folk décline un style sobre et élégant.
©Janko Mandic

Aux derniers prix suisses du design qui se tiennent parallèlement à Art Basel, c’est l’approche upcycling de Rafael Kouto qui a gagné le concours dans la catégorie design de mode et de textile. En utilisant exclusivement des vieux textiles récoltés par Texaid, le jeune designer tessinois aux origines togolaises élabore des collections qui jouent sur les contrastes pour refléter sa confrontation personnelle entre ses deux cultures. «Mon identité s’est construite autour de cette dualité. Mes créations s’alimentent de dichotomies: blanc et noir, militaire et neutre, local et exotique, féminin et masculin.»

Le designer suisse-togolais Rafael Kouto signe des collection “genderless” fabriquées à partir de textiles usés.

Transformer et échanger plutôt que jeter, miser sur la qualité et la transparence des marques, locales de préférence, voici les nouveaux paradigmes de la vague «éco-friendly». Sans oublier le plaisir de chiner, de flâner nostalgiquement dans les friperies, de profiter de l’atmosphère conviviale et festive des vide-dressings. Même le troc gagne du terrain, comme le prouvent les événements de l’association genevoise Sipy qui comptabilise votre crédit sur une carte selon le nombre de pièces données.