06. Oct 2015

TEXT VON

Estelle Lucien

FOTOGRAFIEN VON

Léa Kloos et Alexandre Lanz

Talents de demain

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Galerie

Le calme avant la tempête glamour: «BOLERO» s’est glissé dans les coulisses du défilé de la HEAD, l’événement mode le plus attendu de Suisse romande, prévu le 8 octobre.

A ceux qui pensent encore que les chemins de la mode ignorent la Suisse, la HEAD, à Genève, prouve le contraire avec une filière mode en bachelor et master qui a de quoi ravir les fashion fans les plus pointus. Au fil des ans, l’école s’est taillé une réputation à la hauteur du savoir-faire avéré du design frappé de l’appellation made in Switzerland.

A un mois du très couru défilé de l’établissement, prévu le 8 octobre, c’est l’occasion rêvée d’aller faire un tour dans les coulisses, histoire de prendre le pouls de cette cuvée 2015. Sous un soleil radieux jouant les prolongations d’été en ce lundi de septembre, Nina Gander nous accueille au numéro 15 du boulevard James-Fazy. L’assistante du département design mode gère les préparatifs. Gros changement cette année: il déménage. Exit la halle Sécheron, démolie. C’est désormais à l’Espace Hippomène, sis à l’avenue de Châtelaine 7, que les talents de demain présenteront leurs créations. Plus vaste, cette nouvelle venue est fractionnée en plusieurs parties, permettant autant d’espaces pour le backstage, le bar et un coin expo pour les bijoux, montres et accessoires. Pour l’heure, l’école est encore tranquille, c’est le calme avant la tempête.

RENOMMÉE INTERNATIONALE

Preuve du succès retentissant du show, les habitués s’impatientent déjà de réserver leur place alors que les invitations ne sont pas encore envoyées. «En 2014, les places pour le spectacle de 20 heures se sont écoulées en deux jours, du jamais vu!» se souvient Nina, les yeux remplis d’étoiles. La HEAD, ce sont deux défilés consécutifs et gratuits, permettant ainsi à 2000 personnes d’y assister. Un exploit qui n’est pas le fruit du hasard. «Nous nous sommes professionnalisés avec les années, souligne l’assistante, elle-même diplômée de la filière mode en 2009. Nous mettons un point d’honneur à la mise en avant de la qualité du travail des étudiants.» Outre les familles de ces derniers et les anciens élèves, la presse internationale et de nombreux VIP ne manqueraient sous aucun prétexte ce rendez-vous incontournable du calendrier de la mode. Par ailleurs, la participation régulière d’étudiants de la HEAD à des concours prestigieux comme celui d’Hyères, en France, a très largement contribué à renforcer la portée internationale de la filière suisse. Plus près de chez nous, le secteur horloger se met à lorgner sérieusement sur l’école genevoise, à la suite d’un premier workshop très prometteur avec Piaget. Sur son Wall of Fame, la HEAD peut désormais ajouter Björk, l’ancêtre de Lady Gaga dans l’exploration stylistique ayant craqué pour un masque à épis en plastique de Jenifer Burdet, étudiante en master en 2014. Le rayonnement du défilé et de son prix est aussi à l’image de son jury, composé de personnalités emblématiques du secteur, comme Stefan Siegel en 2015, fondateur de la plateforme Not Just A Label.

«On n’est pas une marque, souligne Nina Gander. Ça reste un défilé d’école sur une topologie classique. Avec seize collections bachelor, cinq collections master première année et trois collections diplôme master. Le but est d’uniformiser l’ensemble pour éviter l’effet collage. On donne un ton général avec la coiffure, le maquillage et un choix de musique. Nous prenons le parti de mélanger quelques ateliers, des collections dans un rythme soutenu, pour un résultat dynamique et moderne. Quand on fait les attributions des mannequins, on essaie de s’adapter au mieux aux exigences des collections, car ça reste le défilé des étudiants avant tout.» Une organisation tentaculaire qui met à contribution de nombreuses personnes à l’externe comme à l’interne, encourageant les étudiants des différentes filières de l’école à collaborer, comme l’explique l’assistante: «Cette année, les étudiants en communication visuelle ont réalisé le programme dans un workshop proposé en première année. Les photos back­stage, catwalk et les projections sont également réalisées par nos élèves. C’est très agréable de fonctionner ainsi.»

SALLE PRÉ-BACKSTAGE

Passons maintenant aux choses sérieuses: les collections. Elles se trouvent dans la salle S14, au sous-sol de l’école. D’un côté, tous les modèles sont scotchés au mur. De l’autre, les pièces sont méticuleusement suspendues aux portants, lorsque leur poids ne les contraint pas à être rangées à plat dans des housses. Dans l’ordre, on retrouve les modèles des ateliers première année, les collections avant le diplôme, ensuite les diplômes et les masters. Spectrales, voire sculpturales dans certains cas, toutes attendent sagement de prendre vie sur le catwalk pour raconter les histoires qui les ont inspirées. C’est là que nous retrouvons Laurence Imstepf, ancienne élève et créatrice du label Mademoiselle L. Responsable de la cabine vêtements, elle répertorie méthodiquement les tenues et les accessoires de chaque look avec l’aide de Luka Maurer, assistant de la filière. Rien n’est laissé au hasard, ils doivent devancer les problèmes auxquels les étudiants n’ont pas forcément pensé, pour éviter toute mauvaise surprise back­stage. Dans le bruissement des housses et des cintres qui s’entrechoquent, elle explique: «On doit tout checker, c’est un travail méticuleux. Avec les collections bachelor et master, on est plus dans le vêtement que dans l’expérimental, c’est donc beaucoup plus facile. Le plus difficile, ce sont les chaussures, surtout les escarpins», précise-t-elle en souriant. Dans cette salle se trouvent environ 200 tenues, ce qui signifie beaucoup plus, en comptant trois ou quatre pièces par look. On s’attarde sur la collection très réussie de Zora Oberhänsli, étudiante en bachelor, qui s’est inspirée d’une technique artisanale des Balkans qu’elle a ensuite transposée dans une collection portable et moderne. «On sent une unité, une vraie silhouette, observe Laurence. Ça donne envie d’en voir plus.»

Plus loin, on découvre la collection d’une étudiante dont le point de départ était une simple question posée par sa mère, Italienne: «Que gardes-tu de tes origines?» Sa réponse fut la cuisine, mais surtout la sauce tomate, qu’elle a travaillée en imprimé.

A midi, Nina revient et passe en revue la matinée de travail de Laurence et Luka. «Ah ça, je veux les essayer!» s’exclame Laurence en voyant une paire de cuissardes vertigineuses aux talons à tête de dragon. Hommage ou inspiration d’Alexander McQueen, la question cruciale reste de savoir si le mannequin pourra marcher avec. Mystère!

On admire le travail de Rémi Galtier, céramiste de formation qui ne connaissait rien à la couture avant d’entrer à la HEAD. Il est actuellement en stage chez Ann
Demeulemeester. De son côté, Vanessa Schindler explore de nouvelles techniques de couture en polymère, silicone et latex.

«C’est mon premier jour cette année, je ne les connais pas encore assez, remarque Laurence Imstepf. Généralement, mon pronostic ne correspond pas à celui du jury, parce que je suis trop prêt-à-porter. Je cherche les détails qu’on ne voit pas, mais qui sont moins spectaculaires en défilé. Je suis sensible au tombé, à la matière, à la coupe.» Parfois, faire du bon prêt-à-porter est plus compliqué que faire de l’expérimental.

PÉKIN EXPRESS

Dans l’autre bâtiment, une étudiante retouche ses créations dans la salle des machines. Lucille Mosimann vient de terminer son master et s’apprête à envoyer sa collection au show-room Mode Suisse à Pékin. «C’est un peu stressant quand le temps devient court, mais c’est surtout très excitant. Je me réjouis vraiment de voir mes vêtements défiler face au public et aux professionnels. Il faut choisir une tenue à présenter, celle qui saura capter l’attention. Mon choix sera instinctif et pragmatique, il se fera parmi mes trois pièces préférées. Concept, coupe, imprimés, cette tenue devra rassembler tous les aspects de mon travail. Plus qu’une étape trop solennelle, je vois le passage devant le jury comme un échange avec des professionnels qui me donneront leur avis.»

Ici, la créativité pulse. Difficile, dans ces conditions, d’imaginer la Suisse comme un outsider sur la planète mode. Une réalité qui change peut-être lentement grâce à l’internet, responsable de l’éclatement des frontières géographiques. Nina nuance le propos: «Il est beaucoup plus concevable de créer des collections en étant basé à Genève ou à Lausanne, aujourd’hui.» Toutefois, l’école encourage ses étudiants à faire des stages à l’étranger, pour se familiariser avec les codes du métier là où la mode est historiquement implantée. En deuxième année, ils partent tous au moins trois mois à Paris, à Londres ou à Copenhague. «La production se développe énormément en Europe de l’Est, plus proche de chez nous que la Chine. Même si l’industrie est moins importante en Suisse, je suis convaincue que la nationalité va disparaître dans la mode, précise la jeune femme. Les designers bougent plus qu’avant. A Paris, on est au centre de tout, ce qui est très bien pour se faire des contacts dans le milieu. Mais un jeune designer trouvera plus d’aide en Suisse pour démarrer. On voit de plus en plus d’étudiants partir faire leurs expériences dans des maisons prestigieuses comme Dior ou Balenciaga, avant de revenir ici.» A l’instar de Magdalena Brozda, diplômée en master qui a gagné le People Prize au concours international H & M Awards en 2015 avec sa collection If I die today, please call me tomorrow.

Une étudiante apporte une pièce qui avait été empruntée pour un shooting. Elle s’appelle Clémentine Küng. A 29 ans, elle vient de terminer son diplôme en design mode. Elle ne prévoit pas de faire son master dans l’immédiat. Elle se réjouit du défilé, comme une fête couronnant plusieurs mois de travail intense. «C’est un moment important qui apporte une visibilité unique, s’impatiente-t-elle. Il y aura certainement beaucoup d’émotions, mais positives.»

Pour sa collection, elle s’est inspirée de cartes postales envoyées par les soldats de la Première Guerre mondiale à leur famille. «Elles sont assez kitsch, les mettant en scène avec des bouquets de fleurs et des messages un peu désuets, j’aimais bien ce contraste entre la situation dramatique de la guerre et ces cartes postales un peu naïves. C’était le point de départ. L’expérimentation et le traitement des matières m’ont ensuite emmenée dans d’autres dimensions. C’est une collection hommes, et je voulais trouver le cool dans la dégaine et l’attitude, surtout pas du copié-collé de cette époque-là.» Avant de la laisser retourner aux préparatifs du défilé, nous lui souhaitons de trouver la place de stage qu’elle souhaite à Paris, si possible dans une maison de luxe faisant de l’homme. On lui laisse le mot de la fin en lui demandant de résumer sa formation à la HEAD en trois temps: «Intensité, travail et satisfaction.» Une formule gagnante dont l’école a fait sa réputation.

 

Défilé de la HEAD

Espace Hippomène avenue de Châtelaine 7

Jeudi 8 octobre